Adulte, Ma vie d'auteure

Chapitre 4

ATTENTION CHAPITRE POUR PUBLIC AVERTI !!!

Malya ne quittait pas des yeux le bout de ses sandales. Témoin involontaire de la colère de l’empereur, elle tentait de se faire la plus discrète possible en évitant de croiser son regard. Un jeune soldat, à peine plus âgé qu’elle, se tenait à genoux devant l’empereur, tête baissée, plus inspiré par la crainte que par le respect. Grand, le visage émacié, un nez aquilin intensifiant son regard de rapace et les cheveux gris formant une couronne autour de son crâne, le tyran imposait la crainte simplement par l’aura qu’il dégageait. Il tendit un doigt décharné et accusateur vers le soldat tremblant de tous ses membres.

— Bande d’imbéciles ! Comment des gamins ont pu disparaître ainsi sans que personne ne le sache ?

Le pauvre garçon déglutit difficilement, avant de répondre :

— Majesté, nous ne savons pas vraiment ce qui a pu se passer cette nuit-la. Le cheval de Visghot est rentré ce matin à la caserne de Talahabi, couvert de sang. Personne ne sait ce qui a bien pu se passer la…

       Sans même lui laisser le temps d’achever sa phrase, Medrod le Premier, d’un coup d’épée bien aiguisée, sépara le corps de la tête qui vint rouler jusqu’au pied de la jeune servante. Cette dernière, ne put réprimer un cri d’effroi, attirant immédiatement l’attention de l’empereur.

— Au lieu de rester là comme une idiote, sers-moi donc une coupe de vin ! lui ordonna le tyran tout en essuyant sa lame sur la tenture de la fenêtre.

    Malya ne pouvait détacher son regard de la tête du pauvre soldat dont les yeux opaques, figés de terreur la fixaient avec un relent de reproches. Un rugissement la tira de sa léthargie :

— Tu vas me le servir cette coupe, petite bécasse !

    Toute tremblante, le pas mal assuré, elle se dirigea vers le guéridon en marbre sur lequel était posé un plateau contenant une coupe en argent et une carafe de vin. Elle commença à verser le liquide rouge dont la couleur lui rappela celle du sang formant une flaque visqueuse sur les dalles. Perturbée par cette vision, elle fut prise d’un frisson et renversa quelques gouttes du précieux liquide sur le guéridon. La sentence ne se fit pas attendre. Furieux de sa maladresse, le tyran lui décocha une gifle d’une telle violence que la jeune fille alla s’écraser sur le sol comme une poupée de chiffon. 

— Espèce d’idiote ! hurla-t-il. Tu ne peux pas faire attention ! Ce vin coûte très cher, il vient du pays d’Azmarian. Un nectar de très grande qualité !

    Avant que la Malya ait eu le temps de réaliser que sa lèvre inférieure, ouverte, saignait abondamment, l’empereur l’avait saisi d’une main à la gorge et la maintenait à quelques centimètres du sol. L’air commençait à lui manquer. Les yeux révulsés, poussant des râles d’agonie, elle battait frénétiquement des jambes, dans l’espoir de faire revenir l’oxygène à ses poumons. Des mouches noires apparurent devant ses yeux révulsés. Elle sentit les ténèbres l’envahir. Ses paupières devinrent lourdes. Résignée, elle arrêta de se débattre et attendit que la mort vienne la chercher pour, enfin, la libérer de cette vie misérable. Au seuil de l’agonie, elle n’entendit pas le rire gras et sadique de l’empereur jouissant d’un plaisir pervers à torturer ce petit être malingre et sans défense. Malya glissa doucement dans l’inconscience. Une intense douleur à l’arrière du crâne la sortit de son état semi-comateux. Le tyran venait de la projeter violemment contre le mur. Malya repris son souffle difficilement, l’air brûlait ses poumons. Elle passa la main dans ses cheveux et sentit le liquide chaud et poisseux couler entre ses doigts. 

Au même instant, la porte s’ouvrit et la jeune servante tourna la tête, en réprimant un gémissement de douleur. Un homme entra et s’agenouilla devant l’empereur. Le chapeau à larges bords masquait son visage. La jeune servante se surprit à espérer que l’inconnu était là pour la sauver des griffes de l’animal. L’homme ôta son couvre-chef découvrant ainsi son visage. Malya eut un haut de cœur à la vue de la cicatrice lui barrant le visage, du front jusqu’à la commissure droite des lèvres. Bock, l’âme damné de l’empereur venait de faire son entrée. Elle ferma les yeux, ce n’était pas vraiment le héros dont elle espérait la venue ! L’empereur n’oubliant pas sa maladresse, ordonna à l’assassin de l’enfermer dans une des geôles du palais.

    Sans ménagement, Bock attrapa la servante par le bras et la souleva tel un fétu de paille. Effectivement, des années de maltraitance à manger les restes des hauts dignitaires du palais ne l’avaient pas aidée à grossir. Malgré cette sensation de brouillard dans laquelle elle, Malya entendit parfaitement l’empereur s’adresser à Bock :

— Quand vous l’aurez enfermé, revenez me voir ! J’ai une mission de la plus haute importance à vous confier. Et pendant que vous y êtes, dépêchez deux serviteurs pour nettoyer les dalles et jeter la dépouille de ce mécréant dans la fosse commune ! 

Pour toute réponse, Bock émit un grognement et poussa Malya brutalement dans le dos l’incitant à avancer plus vite. Dans l’escalier menant aux geôles, la jeune fille loupa la dernière marche et s’étala de tout son long dans la poussière qui recouvrait le sol. Furieux, Bock infligea un coup de pied d’une brutalité telle dans les côtes de sa victime, que celle-ci ne put retenir un cri de douleur. L’assassin l’attrapa à pleine poigne par les cheveux :

— Lève-toi, sale vermine ! Je n’ai pas que ça à faire. 

    Se relevant tant bien que mal, Malya eut le malheur de toucher le pantalon en cuir de son tortionnaire, recevant ainsi un autre coup de pied, bien plus violent que le précédent. Serrant les dents pour ne pas hurler malgré la souffrance qui lui transperça la poitrine, Malya réussit, tant bien que mal, à se mettre debout. A l’extrémité de la galerie menant aux cellules, une grille de fer fermait l’accès à cette partie du corridor. Un garde de forte corpulence, le visage et les yeux bouffis par l’alcool, ouvrit la grille. Bock jeta la fille dans ses jambes, lui sommant sur ton qui ne tolérait aucune réplique de l’enfermer jusqu’à nouvel ordre.

— Humm… Une petite fleur toute fraîche ! s’exclama le garde en approchant son visage de Malya, tout en se léchant les babines. La jeune fille, apeurée, sentit les effluves de son haleine lourdement chargée en alcool de bas prix.

    Bock, vif comme un chat, tira son épée et la colla sous la gorge du gros porc. Une perle de sang roula le long de la lame.

— Interdit de poser tes sales pattes de goret sur elle ! C’est bien clair ? siffla-il entre ses dents, tel un serpent. Si jamais tu la touches, je le saurais et là… !

    Le garde surpris recula d’un pas et se heurta contre la paroi humide du couloir. La réputation du balafré n’étant plus à faire, il savait très bien de quoi ce dernier était capable. Confirmant qu’il avait très bien compris par un hochement de tête, il traîna par le bras la jeune fille et la poussa, sans aucun ménagement, dans une geôle dont il ferma la lourde porte de bois à double tour. Malya entendit son pas traînant s’éloigner et par un grincement lugubre indiquant qu’il venait de refermer la grille. Plus aucun bruit ne vint troubler le silence pesant de sa prison de pierre. 

    L’odeur âcre de l’urine et des excréments saisit Malya à la gorge. Prit d’un haut de cœur, elle rendit son dernier repas dans un sceau semblant être fait pour ça. Elle attendit que les nausées se calment et fit le tour de sa cellule. La pièce ne faisait pas plus de quatre pas de long pour trois de large. Juste assez de place pour une paillasse posée à même le sol en terre battue et dans un coin, le sceau, dans lequel elle avait rendu le contenu de son estomac. Une geôle plutôt pauvre niveau mobilier. Après avoir inspecté le matelas grouillant de vermines, Malya estima plus sage de s’asseoir à même le sol. Le menton en appui sur les genoux, elle se demandait comment une goutte de vin versée à côté d’une coupe avait pu la mener jusque dans ce trou à rat.  

    Les bras enroulés autour des genoux, Malya pensait à sa famille. Sa situation de captive amplifiait le vide laissé par l’absence de ses proches. Elle aurait tout donné pour les revoir, ne serait-ce qu’une seule fois. Ses parents, de pauvres fermiers de la contrée des Basses-Terres, n’avaient pas eu d’autre choix que de la vendre à un placeur de serviteur. Voilà près de cinq ans qu’elle était entrée au service de Medrod le Premier. Son frère Arius, de trois ans son aîné, avait été enrôlé de force dans l’armée de l’empereur. Six mois après, il mourrait, la tête arrachée par un boulet de canon, au cours de la bataille de Langevine. Une des plus grandes défaites de l’empereur dans sa folie de conquêtes. Depuis ce drame, elle n’avait plus jamais eu de nouvelles de ses parents. Probablement morts de chagrin. Elle ne leur en voulait pas de l’avoir vendue. Cette année-là, les récoltes avaient été particulièrement mauvaises et ne pouvant plus nourrir leurs enfants, la seule solution avait été de s’en séparer, espérant pour eux une vie bien meilleure que celle qu’ils avaient à leur offrir. Avec, pour unique amie, une vielle servante rendue à moitié folle par des années au service du tyran, elle avait appris à survivre dans cet environnement barbare.

    Plongée dans ses souvenirs, Malya n’entendit pas les pas lourds et menaçant s’approcher de sa cellule. Le cliquetis métallique de la serrure, résonnant étrangement dans le silence des geôles, la tira brutalement de ses pensées. Effrayée, elle rampa rapidement dans le coin le plus éloignée de sa cellule. Une silhouette se dessina dans l’encadrement de la porte. Immédiatement, elle reconnue la brute épaisse. Les effluves de son haleine chargée en alcool parvinrent jusqu’à elle. Prise de nausées, elle se fit violence pour réprimer les soubresauts de son estomac.

    L’homme s’approcha de la jeune fille, haletant et suant comme un porc. Malya comprit que cette fois-ci, elle n’y échapperait pas. Personne ne viendrait à son secours, pas même le balafré. Elle se recroquevilla le plus possible et poussa sur son dos, espérant ainsi disparaître dans la pierre. Mais c’était peine perdue, le gardien continuait de s’approcher inexorablement, le regard brûlant d’un désir pervers. Titubant, il ne vit pas le sceau d’excréments et se prit les pieds dedans, emportant les vomissures rendues par Malya. Furibond, il lâcha un juron et se rua sur sa victime. Dans un dernier espoir, elle tenta de crier, mais le vicieux, extrêmement rapide et agile malgré son état d’ébriété avancé, plaqua une main sur sa bouche et de l’autre, défit sa braguette. D’un geste sûr, révélant une habitude en la matière, il souleva la robe de Malya et avec une bestialité prodigieuse, releva ses jambes fines et frêles pour dégager son vagin. La jeune fille tenta de se dérober, mais rien n’y fit. Elle sentit l’engin, dur comme la roche, chercher son orifice et d’un coup sec, la pénétrer brutalement. Une douleur incommensurable lui taillada le bas ventre. Elle se contorsionna pour se libérer, mais l’homme, plus vigoureux, lui flanqua un coup de poing l’assommant à moitié et s’affala sur elle pour la maintenir immobile. Comprenant qu’elle était trop faible pour se défendre, Malya ferma les yeux, laissant rouler sur ses joues des larmes de résignation et endura le supplice provoqué par les va et vient incessants de la brute épaisse. Une explosion jaillit dans ses entrailles et elle sentit le liquide chaud et visqueux ruisseler le long de ses cuisses jusqu’à ses fesses. L’homme se retira, essoufflé. Il lui cracha au visage, comme si l’humiliation du viol ne suffisait pas et d’un ton méprisant lui murmura à l’oreille :

— Tu n’as eu que ce que tu méritais, sale petite garce ! Maintenant, va pleurer dans les jupons de Bock !

    La jeune fille éclata en sanglots tandis que le monstre essayait de se redresser. Dans un grognement digne d’un porc, il s’écroula la face dans les vomissures. 

    Malya, choquée par l’humiliation qu’elle venait de subir, tremblait de tous ses membres. Le regard fixé sur l’homme ronflant à côté d’elle, elle réalisa soudain que la porte de sa cellule était ouverte. Elle vit, à cet instant, son unique chance d’en finir avec cette vie de chienne. Elle sécha ses larmes d’un revers de manche, arracha un morceau de sa robe pour essuyer les restes collants de spermes entre ses jambes et se mit à genoux. Dans un reniflement frénétique, elle tenta de se mettre debout malgré la douleur tourmentant son intimité. Mais trop faible, après ce déchaînement de violence, ses jambes refusèrent de la soutenir et elle chuta lourdement, la tête contre le mur. Légèrement assommée, elle voulut tenter sa chance une seconde fois. Au même instant, un halo d’une lumière bleuté parût sur le seuil de sa cellule. Un homme en émergea et s’approcha lentement d’elle. Le visage constellé de rides et les cheveux blancs, il n’était pas de la dernière jeunesse. Son regard, du même bleu que la lumière, exaltait la quiétude. Il s’agenouilla devant elle :

— N’aie pas peur, mon enfant ! Je ne te ferai aucun mal. Ce que tu vois là, n’est qu’une projection astrale de mon corps.

    Malya ne ressentait aucune crainte. Au contraire, cet homme dégageait quelque chose de doux, quelque chose de rassurant. Elle prit la main que le vieillard lui offrait et s’appuyant sur le mur, elle réussit à se mettre debout. Les jambes encore flageolantes, elle préféra ne pas lâcher son soutien de pierre.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle timidement.

— Qui je suis n’a aucune importance ! répondit-il doucement. Ce qui importe, c’est que tu puisses sortir de cet endroit sordide.

Regardant le poivrot qui ronflait toujours, il ajouta :

— Je suis sincèrement navré que tu ais dû endurer cela !

— Pourquoi n’êtes-vous pas intervenu plus tôt ? soupira Malya en gémissant.

    Elle crut voir un voile de tristesse ternir le regard du vieil homme. Lentement, il répondit :

— Nous n’avons pas le droit de changer le cours des choses ! Ce que t’as fait cette brute épaisse était inscrit dans l’avenir de l’empire. Et malheureusement, tu devais subir cette ignominie pour offrir un avenir digne au peuple Mornande.

    Surprise par les propos de son interlocuteur, Malya n’osa pas le questionner plus.

— Au bout de ce couloir, il y a une petite porte en bois non fermée à clef. Elle mène directement de l’autre côté des douves. Une fois que tu seras dehors, tu te dirigeras vers le nord. Au bout d’une demi-heure de marche, tu trouveras une taverne, Au sang de lune. Les propriétaires t’attendent, ils s’occuperont bien de toi.

— Mais…

— Chut… Ais confiance, petite ! Tu portes en toi l’avenir de l’empire !

    Et sur ces mots, il disparut comme par enchantement. D’abord interloquée, Malya ne bougea pas, mais un grognement de son geôlier la tira de son hébétement et elle prit le parti de s’enfuir avant qu’il émerge son sommeil.

Quand la femme entendit les trois coups frappés à la porte, elle leva la tête. Exceptionnellement, ce soir, ils avaient fermé l’auberge aux voyageurs de passage. Elle posa son balai, glissa un regard vers son mari resté le marteau suspendu à bout de bras. Tous les deux retinrent leur souffle. Ils attendaient bien quelqu’un certes, mais le danger représenté par la situation était tel, qu’ils ressentaient une profonde angoisse. Les coups retentirent à nouveau, plus fort cette fois-ci. Le tavernier se dirigea vers la porte, tenant toujours son marteau. Sa femme le collait aux talons. Rondouillarde, le visage jovial, elle dégageait une sympathie qui faisait le bonheur de ses clients. 

    Raïns ouvrit la porte lentement. Samya toujours derrière lui, se tordait le cou par-dessus son épaule pour vérifier l’identité de l’inconnue. Face à cette enfant aux cheveux de feu et au regard de jade, elle ne put s’empêcher de pousser un petit cri.

— Ma pauvre enfant ! Entre vite te mettre à l’abri, je vais m’occuper de toi !

    L’aubergiste vérifia que personne ne les avait vu avant de refermer rapidement la porte qu’il verrouilla à double tour. Il dévisagea la jeune fille. Son visage tuméfié, sillonné par des traces de larmes, la robe déchirée et du sang séché le long des jambes, il comprit qu’elle avait enduré un véritable supplice. Avant d’avoir pu ouvrir la bouche, sa femme attrapa la jeune fille et la prit dans ses bras. Devant un geste d’une telle tendresse, qu’elle avait connu pour la dernière fois avec sa mère, Malya ne put retenir les derniers sanglots qui lui nouaient la gorge.

— Calme-toi mon enfant ! Maintenant tu es en sécurité, personne ne viendra te chercher ici ! Chuuuut ! murmura doucement Samya à son oreille, tout en caressant ses cheveux.

    La jeune fille se calma au bout de quelques minutes. Elle leva vers Samya un visage dont les larmes avaient dessiné des rayures à travers la poussière, souvenirs de ses longues heures de captivité. Elle releva la tête et remercia la femme avec un sourire emplit de tristesse. Samya lui proposa de prendre un bain afin de se débarrasser de toutes ces saletés. Malya accepta avec plaisir ressentant le besoin de se débarrasser de la crasse la couvrant de la tête au pied, mais surtout d’éliminer, par tous les moyens, la sensation persistante du corps gras et poisseux du geôlier. Pendant que Samya s’activait pour lui préparer un bain avec un mélange de plantes sauvages, dont elle seule connaissait le secret, Malya, debout, devant une glace en étain, observait son corps. Il était salement amoché. Les hématomes au niveau de son intimité et les traces de sang séché sur ses jambes lui rappelaient la douleur immense ressentie quand le gardien l’avait sauvagement pénétrée.

— Viens ma chérie, ton bain est prêt ! Profites-en pour te détendre. Quand tu auras fini, viens nous rejoindre dans la cuisine, je vais te préparer un grand bol de soupe bien chaude.

— Merci madame ! répondit timidement la jeune fille.

    L’aubergiste la regarda avec un grand sourire :

— Samya !

    Sur ces mots, elle quitta la pièce pour retourner à ses fourneaux éplucher les légumes. Une fois dans le bain, Malya commença très rapidement à se détendre. Les plantes faisant leur effet et se sentant en sécurité pour la première fois depuis longtemps, elle s’autorisa à fermer les yeux et à se laisser aller. 

    Une alléchante odeur de tourte à la viande la sortit de sa torpeur. Elle se rappela soudain qu’elle n’avait pas mangé depuis le matin et son estomac se mit à gargouiller comme pour la rappeler à l’ordre. Elle attrapa la serviette posée négligemment sur une chaise à proximité de la baignoire. Tout en attachant ses cheveux en arrière à l’aide d’un ruban vert, elle regarda l’image de ce corps souillé renvoyé par la glace. Il lui faudrait beaucoup de temps pour accepter cette agression. Elle enfila une tunique sortie par Samya, un pantalon, une chemise et des souliers grossiers, tannés par le temps. Cette tenue de garçon lui seyait à merveille. La coupe était parfaite. 

    Le bol de soupe fumante l’attendait sur la table de la cuisine. Samya sortait la tourte à la viande du four à bois, pendant que Raïs pompait de l’eau. A son entrée dans la pièce, les deux aubergistes suspendirent instantanément leur geste.  D’un regard, la femme ordonna à son homme de sortir. Malya soulagée de voir Raïs sortir, s’installa devant le bol et but la soupe d’une traite. La sensation du liquide brûlant descendant le long de son œsophage lui fit le plus grand bien. Elle sentit le feu se propager à tout son corps. Une force, dont elle ignorait l’existence prit racine au plus profond de son être, remonta le long de ses veines et vint exploser dans son cœur :

— Je me vengerais ! lâcha-t-elle en donnant un énorme coup de poing sur la table.

    Surprise, Samya faillit lâcher la tourte. Elle la posa sur le coin de la cuisinière et vint s’asseoir à côté de la jeune fille. Elle posa tendrement sa main sur la sienne :

— J’entends bien cette colère que tu as au plus profond de toi ! Mais sache que l’heure n’est pas à la vengeance, tu auras tout le temps d’y penser. Non, pour le moment, il faut songer à ton avenir.

    Ne voyant pas très bien où elle voulait en venir, Malya l’interrompit :

— Je suis au service de l’empereur depuis l’âge de dix ans. La seule chose que je sais faire c’est servir et… me faire maltraiter sans jamais rien dire. Du coup, je ne vois pas vraiment quel avenir je peux avoir !

    Samya continua doucement :

— Connaît-tu la légende de la Lune de Sang ?

— Oh bien sûr ! Ma maman me la racontait souvent quand j’étais petite. C’était mon histoire préférée ! répondit Malya soudain nostalgique au souvenir du visage de sa mère penchée au-dessus de son lit.

    Soudain la jeune fille se figea. L’histoire raconte que le Légendaire rencontrera une jeune femme à la chevelure de feu et au regard de jade. Associant leurs pouvoirs, ils sortiront l’empire des ténèbres et son fils s’assoira sur le trône. Il deviendra l’empereur le plus puissant et le plus influent de toute l’histoire de l’empire Mornande. 

    Malya fixa Samya droit dans les yeux et murmura :

— Vous ne croyez quand même pas que…

— Les légendes détiennent toujours une part de vérité !

    Samya retourna à son fourneau, le temps de laisser la jeune fille réaliser l’ampleur de son destin. Elle découpa une part de tourte et l’apporta à Malya :

— Tiens ! Mange pendant que c’est chaud !

    Malya croqua dans la part, mais malgré l’explosion de parfum, elle ne put la déguster tant elle était sonnée par la révélation de l’aubergiste.

— Mon frère viendra te chercher demain matin de très bonne heure. Il vit dans la contrée des Montagnes-Noires. Tu passeras quelques mois chez lui, le temps de te remettre de ta vie passée et d’apprendre les bases de la politique et de la guerre. Ensuite, tu pourras songer à te venger de ton violeur.

— Votre frère ? Mais je croyais que je resterais chez vous ! répliqua Malya déçue de devoir partir chez un inconnu.

— N’aie aucune crainte, ma petite. Mon frère est un homme bon ! Tu verras, il s’occupera très bien de toi ! Maintenant, je vais te montrer ta chambre. Il faut que tu dormes ! Tu as besoin de reprendre des forces et demain matin tu te lèves très tôt.

   Samya accompagna la jeune fille qui portait dans son ventre le futur empereur de Mornande, mais qui l’ignorait et ce n’était pas à elle, simple femme d’aubergiste de le lui apprendre. Malya n’eut pas besoin d’être bercée. Épuisée par toutes ces émotions, elle s’endormit sitôt couchée.

Chapitre 5 – Partie 1

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