Adulte, Ma vie d'auteure

Chapitre 3

Akya et Elias poursuivirent leur chevauchée jusqu’au crépuscule, sans faire de halte. Le temps était compté et ils ne devaient pas traîner en chemin. Les deux garçons dressèrent le camp à la lisière de la forêt des Ombres, qu’ils longeaient depuis plusieurs heures déjà. Afin de se protéger des regards indiscrets d’éventuelles caravanes, ils choisirent un bosquet assez haut pour les abriter. Avec le soleil couchant, les températures chutèrent et l’air devint plus frais. Malheureusement, comme ils ne devaient pas être vus de la route, faire un feu n’était pas possible. Ils devraient donc se contenter d’un repas froid. À peine installé, Elias ordonna à Akya de se préparer pour l’entraînement. Mais ce dernier déclina l’offre, prétextant être trop fatigué par cette journée à cheval. Et puis, son estomac criait famine, lui rappelant qu’il n’avait rien mangé depuis le petit-déjeuner. Elias se redressa, mit les poings sur les hanches et sur un ton qui se voulait sévère, dit à son camarade :

— Et Monsieur pense que nos ennemis auront la politesse d’attendre que nous soyons reposés et bien sustentés pour nous attaquer !

Akya éclata de rire devant l’air que se donnait son ami. Absolument pas déstabilisé, Elias continua sur le même ton :

— Nous devons, et c’est primordial, nous entraîner tous les jours, quelles que soient les circonstances !

— Demain Elias. Je te le promets ! le supplia Akya qui visiblement était à bout de course. On peut bien se reposer ce soir. Je ne pense pas que quelqu’un viendra nous attaquer dans la nuit, surtout que personne est au courant de notre voyage !

— Non, tout de suite ! répliqua Elias fermement. J’ai un mauvais pressentiment !

— Ah ! Parce que tu as des pressentiments, maintenant ! se moqua Akya.

Vexé par l’attitude cynique du jeune comte, Elias tira son épée et lui asséna un coup non retenu sur le flanc. Piqué au vif, Akya bondit sur ses pieds, saisit sa lame et croisa le fer avec son ami.

— Si tu me parlais un peu de ce pressentiment, demanda Akya tout en tentant de parer les attaques de son adversaire.

— Si je ne me suis pas trompé, nous avons un espion à nos trousses. J’ai repéré un homme à la sortie de Tosgoube, vêtu de noir de la tête aux pieds, comme ceux qui travaillent pour l’empereur. Je n’en ai vu qu’un seul, mais il est fort possible qu’il y en ait plusieurs. Et même, si par bonheur, je me suis fait des idées, ce dont je doute fort, nous devons être prêts à nous battre à n’importe quel moment. C’est pourquoi nous devons nous entraîner avec rigueur et au risque de me répéter, tous les jours !

Akya ne lui posa pas de question sur le soi-disant espion. Il avait assez confiance en son ami pour être certain que celui-ci savait ce qu’il disait. Il fut bien obligé de reconnaître qu’Élias parlait avec sagesse et rectifia son attitude. Après plus d’une heure d’attaques, de parades et de fentes, Akya se laissa choir au sol, à la limite de la léthargie. Son corps le faisait atrocement souffrir. En plus des courbatures dues à une journée de cheval, il devait subir la douleur des hématomes infligés par les coups d’épée qu’Élias lui avait assénés, sans aucune pitié. Akya supplia son ami, soit de l’achever, soit de le laisser dormir. Elias le railla gentiment :

— Et bien, tu n’es pas vraiment endurant pour un jeune homme de ta stature !

— Je t’interdis de te moquer de moi ! répliqua Akya en tentant une attaque.

Mais Elias, particulièrement vif, para sans aucune difficulté la piètre tentative. Akya roula sur le côté, essayant de faucher ses jambes pour le faire chuter au sol. D’un bond, Elias se retrouva à califourchon sur son échine. Il attrapa les mains de son ami et les maintint dans son dos. Akya tenta de se dégager, mais Elias était bien plus costaud que lui. Il eut beau se débattre, il ne parvint pas à le déséquilibrer. Après plusieurs minutes d’un combat d’où Akya sortit perdant, leurs estomacs les rappelèrent à l’ordre. Ils prirent dans leur sac quelques lamelles de viande, des carottes crues et un morceau de pain. Pour le dessert, ils se contentèrent d’une pomme et de deux gâteux secs. Le froid tombant avec la nuit, ils revêtirent leur manteau de laine avant de s’enrouler dans une couverture. Installé confortablement au pied d’un arbre, Elias se proposa pour monter le premier tour de garde. Épuisé par cette longue journée, Akya ne se fit pas prier. Il adressa une supplication à la déesse Mère, afin qu’elle protège sa famille. La tristesse de les avoir quittés aussi précipitamment, sans certitude de les revoir un jour, lui noua la gorge. Mais la fatigue fut plus forte que le chagrin et il s’endormit le cœur lourd.

Un hurlement me réveilla en sursaut. Je bondis hors de mon lit. Le contact de mes pieds avec la pierre froide de ma chambre me glaça le sang. Encore transi de sommeil, je crus que ce n’était qu’un cauchemar, lorsqu’un autre cri me parvint, moins fort que le précédent :

— Je vous en prie, ne lui faites aucun mal ! J’implore votre pitié !

Je reconnus immédiatement la voix de ma mère. Totalement éveillé, je me précipitais dans le corridor, l’épée à la main, sans comprendre comment elle y était arrivée. Le couloir semblait très calme, pourtant, j’entendis un léger gémissement dans mon dos. Je me retournais promptement et vis, à quelques mètres de moi seulement, deux silhouettes enlacées. Comme par magie, les torches de la galerie s’allumèrent et la scène qui apparut devant mon regard sidéré, me figea d’épouvante. Le balafré, debout derrière ma mère, la retenait fermement de son bras gauche, tandis que du droit, il plaquait la lame d’une dague contre sa gorge.

— Tiens donc, s’exclama Bock, d’une voix caverneuse. Le petit comte n’est pas si couard qu’il y paraît. Aura-t-il le courage de sauver sa mère ?

Soudain, il éclata d’un rire si ténébreux, que mon sang se gela instantanément dans mes veines. Je me précipitais vers lui, mais mes pieds étaient aussi lourds que de la pierre. Je ne pouvais pas faire le moindre pas. Je jetais un regard de désespoir en direction de ma mère. Puis dans un éclair de feux, le balafré trancha d’un coup net sa gorge. Le liquide écarlate jaillit en une gerbe et elle glissa doucement sur les dalles, les yeux exorbités. Cloué au sol, j’assistais impuissant à son agonie lente et douloureuse. D’une main, elle tenta d’empêcher la vie de s’échapper de son corps, tandis qu’elle tendait l’autre vers moi. Et dans un dernier râle, elle m’adressa une ultime prière :

— Sauve-moi mon fils ! Sauve-moi !

— Mère, pardonnez-moi…, murmurais-je dans un sanglot de rage.

Alors que ma mère rendait son souffle suprême, le balafré quitta la scène de son crime abject en riant, d’un rire cruel qui ricochait sur les pierres du corridor et dont l’écho se fit entendre dans mon esprit bien après qu’il eut disparu. Le corps de ma mère reposait sur un lit rouge rubis. Dans son regard abandonné de toute étincelle de vie, je crus voir des reproches. Je n’avais pas été capable de la sauver et elle m’en tenait rigueur…

— Akya ! Akya ! Réveille-toi ! murmura Elias à l’oreille de son ami, tout en le secouant.

Le jeune comte se leva d’un bond, encore tout transi de ce cauchemar.

— Chut… ne fais pas de bruit. Prends ton épée et suis-moi, nous avons de la visite !

Akya se saisit de son arme posée sur sa besace et suivi Elias de près. Celui-ci se faufilait, tel un félin, entre les bosquets. Un hurlement bestial les fit sursauter. Jaillissant des fourrées à quelques mètres, un cheval noir ébène aux yeux de lave, portant sur son encolure un cavalier aussi sombre que sa robe. Comme possédé par le diable, l’homme brandissait un sabre aux reflets d’acier. Il se rua sur les deux amis. Akya pétrifié par cette apparition sortit tout droit des enfers, lâcha son épée. De nombreux nuages voilèrent subitement la lune, plongeant les deux adolescents dans une semi-obscurité. Soudain, Akya perçut une onde d’énergie intense qui venait de sa droite. Au même instant, il vit le destrier inhiber brutalement sa chevauchée et se braquer dans un hennissement terrifié. Akya se tourna du côté d’où émanait cette énergie puissante et se figea de stupeur face au spectacle extraordinaire qui se déroulait devant lui. Son ami était en train de se métamorphoser. Des ailes blanches aux reflets gris naquirent derrière ses épaules. Ses jambes prirent un angle incongru pour céder la place à des pattes de lions. La bouche béante, les yeux révulsés, Elias émit un cri strident à l’instant même où son visage se mua en tête d’aigle, sous le regard stupéfié du jeune comte. En quelques secondes, Elias avait laissé sa place à un griffon édénique, aux yeux d’or et à queue de dragon. Avant que que Akya ait eu le temps de réaliser que l’animal mythique et son ami n’étaient qu’une seule et même entité, le griffon fondit sur le cavalier surgi des ténèbres. D’un coup de queue, il le désarçonna, l’agriffa furieusement entre ses serres et par de puissants battements d’ailes, l’emporta aussi haut qu’il put dans le ciel. Simultanément, les nuages s’estompèrent et abandonnèrent la place à la lune qui, sous le regard épeuré d’Akya, éclaira un tableau pétrifiant. Le griffon s’amusait avec le cavalier. Il le propulsait dans les airs et le rattrapait du bout de ses griffes, le blessant un peu plus à chaque fois. L’homme hurlait, gesticulait tel un pantin pris d’une danse endiablée. Akya tomba à genoux et ferma les yeux. Instinctivement, il se mit à prier la déesse Mère. Un cri plus strident que les précédents lui transperça la tête. Il plaqua ses mains sur ses oreilles pour étouffer les hurlements du pauvre bougre. Un bruit mat le fit sursauter. Le silence qui s’en suivit le sortit peu à peu de sa torpeur. Ouvrant les yeux lentement, Akya vit le corps du cavalier complètement disloqué, gisant à quelques mètres de lui. Derrière le cadavre, le griffon qui le fixait de son regard perçant. Akya ferma à nouveau les yeux. Il était en plein cauchemar, cela ne faisait aucun doute.  

— C’est fini Akya ! Tout va bien maintenant ! Nous ne risquons plus rien ! lui déclara-t-il en posant une main sur son épaule.

Au contact de la main, Akya tressaillit. Paralysé d’effroi, le jeune garçon ne pouvait plus réagir. Il ouvrit lentement les yeux, pour constater que son ami avait repris sa forme originelle. Elias décida de le laisser son compagnon se remettre de ses émotions doucement. En attendant, il prit une pelle et commença à creuser un trou pour enterrer l’assassin. Le travail à peine fini, il aperçut, du coin de l’œil, le jeune comte se lever et s’éloigner en direction du fourré d’où avaient surgi le cavalier et sa monture.

— Le cheval ? murmura son ami. Où est-il ?

Elias s’approcha :

— Il s’est enfui quand j’ai attrapé l’assassin. Je reconnais que c’est dommage, il aurait pu nous être utile !

Son regard se perdit quelques instants sur la ligne d’horizon, puis il ajouta calmement :

— Nous devons repartir sans tarder, il est fort possible que d’autres tueurs soient à nos trousses. Nous devons nous mettre à l’abri chez Maître Vicure au plus tôt !

En silence, les garçons plièrent leurs affaires et reprirent la route en direction des Montagnes-Noires. Akya tremblait toujours sur son cheval. Il ne pouvait empêcher, ce qu’il avait vu, de tourner et retourner dans son esprit. À chaque fois que les cris de l’homme résonnaient à nouveau dans sa tête, un frisson glacé remontait le long de l’échine. Mais le plus choquant est que Elias ne semblait absolument concerné par les évènements de la nuit.

    Le soleil se levait à peine, lorsque Elias proposa de faire une halte et c’est en silence que les deux amis attachèrent leurs chevaux à un arbre. Elias tenta à plusieurs reprises de lancer la conversation, mais devant l’entêtement du jeune comte à ne pas souffler mot, il abandonna. Les garçons s’assirent sur une pierre et prirent chacun une pomme dans leur besace.  Pendant qu’ils mangeaient, Akya ne pouvait s’empêcher d’observer son camarade. Et finalement, il hasarda une question qui lui brûlait les lèvres :

— Elias, qui es-tu réellement ?

— Je te l’ai déjà dit ! répondit l’intéressé, conscient qu’il ne s’en sortirait pas à si bon compte. Je suis le Protecteur du Légendaire.

— Ce n’est pas ce que je te demande ! hurla Akya en bondissant sur ses pieds. Qui es-tu vraiment ? Une sorte de magicien du monde obscure, c’est ça ? Tu t’es métamorphosé en griffon et tu as tué un homme, cette nuit ! Je crois que maintenant, tu me dois la vérité !

    Elias, très calmement, croqua un morceau de son fruit et répondit :

— Il y a beaucoup de choses que tu ignores, fils du comte de Tosgoube. Tes parents ne t’en ont jamais parlé pour te protéger. Et ce n’est pas à moi de le faire.

    Akya se rassit et garda le silence quelques secondes.

— Alors si ce n’est pas mon ami qui peut me dire la vérité ? Qui le fera ? murmura le jeune garçon, s’adressant plus à lui-même qu’à son compagnon.

— Maître Vicure ! souffla Elias.

    Conscient qu’il ne servirait à rien de questionner plus longtemps son ami, Akya décida de s’enfermer dans le silence. De toute façon, il finirait par connaître la vérité, même s’il préférait que ce soit de la bouche de son ami. Les adolescents reprirent leur voyage jusqu’à ce que le soleil soit au zénith, leur indiquant qu’il était temps pour eux de faire une pause. Akya commençait à se sentir idiot d’en vouloir à son ami. Il lui devait quand même la vie ! Si Elias n’avait pas été là, jamais il n’aurait pu vaincre ce cavalier surgi tout droit des enfers. Il décida qu’il était temps d’arrêter de faire la tête. 

— Elias, je suis vraiment désolé pour mon comportement de ce matin. Je crois que j’étais un peu énervé !

— Un peu énervé ! s’écria Elias surpris d’entendre enfin la voix de son ami. C’est trop fort ça ! Tu ne m’as pas adressé la parole de toute la matinée !

— Je sais ! répondit Akya. Mais comprends-moi, en quelques secondes, je vois un griffon à la place de mon ami. Il y a quand même de quoi avoir peur, non ? 

— Tu n’as pas tort là-dessus. Et j’aurais pu te prévenir quand je t’ai expliqué que je suis un Protecteur. Mais en même temps, vu la situation, je n’allais pas prendre le temps de te le préciser à ce moment-là ! Sais-tu au moins qui était ce cavalier ?

— Un espion de l’empereur… ou plutôt un tueur. Ça serait plus juste !

— Tu n’es pas loin de la vérité. Mais pour être plus exact, c’était un Arcante !

— Un quoi ! s’exclama Akya, qui n’avait jamais entendu ce mot.

— Un Arcante ! Ils sont réputés pour semer la terreur et la mort sur leur chemin. Quand ils passent quelque part, tu peux être sûr qu’il n’y a pas de rescapés !

— Sur ce coup-là, je ne suis pas d’accord avec toi ! répliqua Akya en se redressant. Aujourd’hui, il y a eu des survivants… nous deux !

    Elias le regarda, surpris par sa réaction, puis éclata de rire.

— C’est vrai, tu as raison. Mais n’oublie pas que le combat était inégal. Personne ne peut lutter contre un griffon, même pas un Arcante.

— Au risque de paraître inculte, peux-tu m’expliquer ce qu’est un Arcante ? demanda Akya.

    Elias prit le temps de réfléchir quelques secondes, tout en mordant vigoureusement dans un morceau de pain recouvert de viande séchée.

— Un Arcante, c’est un agent assassin de l’empereur.

— Oui, je m’en serai douté ! Je ne suis pas stupide non plus ! répliqua Akya sur le ton de la moquerie.

— Si tu m’interromps tout le temps, je ne pourrais pas t’expliquer ! Alors, tais-toi maintenant et écoute-moi !

— À vos ordres, chef !

    Elias jeta un regard noir à son ami, qui jugea préférable de se taire.

— Quand l’empereur Medrod a pris le pouvoir, il a fait enlever par ses soldats, un grand nombre d’enfants issus de la caste la plus pauvre. Ils ont tous été emmenés dans un camp d’entraînement du côté de la ville d’Arcania, dans la contrée des Basses-Terres. À l’époque, tout le monde ignorait l’existence d’un tel endroit. Des vétérans, trop âgés pour faire la guerre, se sont occupés de les entraîner, avec pour seule mission, en faire des tueurs sans pitié. Ces enfants ont été brisés dans leur volonté propre, au point de ne plus jamais ressentir la moindre émotion. Ils sont connus, aujourd’hui, sous le nom d’Arcante.

— Et ce camp existe toujours ? demanda Akya, horrifié par ce qu’il venait d’entendre.

— Bon nombre de personnes ont cherché ce camp, mais personne n’a jamais réussi à le trouver. Il est devenu une histoire que les parents racontent à leurs enfants quand ils ne sont pas sages. Mais la vérité est là, des enfants continuent de disparaître tous les jours sans laisser de traces !

    Écœuré par ce qu’il venait d’entendre, Akya se demandait quel genre d’homme pouvait faire enlever de jeunes enfants innocents pour en faire des tueurs sans émotion. Mais ce qui le dégoûtait le plus, c’était que son père ait pu laisser faire une chose si abominable. Comment n’avait-il pas songé à soulever une armée contre l’empereur ? Elias tira Akya de ses pensées en lui décochant un coup de coude dans les côtes :

— Allez, mon ami, nous devons nous remettre en route sans tarder. Nous n’avons pas le loisir de traîner. Si nous avançons toutes l’après-midi sans faire de repos, nous serons à l’auberge de Tershame avant le coucher du soleil. Sinon, nous devrons encore passer la nuit dehors !

— Et où se trouve cette auberge exactement ?

— Dans un petit village à la frontière entre les deux contrées. Et crois-moi, je rêve d’un bon lit douillet avec un toit au-dessus de ma tête. Et pourquoi pas une bonne soupe en sus !

— Je suis tout à fait d’accord avec toi ! Allons-y ! s’écria Akya, enthousiaste à l’idée de dormir dans un vrai lit.

— Le jeune comte est nostalgique de son petit confort ? ironisa Elias.

— Exactement ! cria Akya qui avait talonné son cheval pour le faire partir au galop.

    Au bout de quelques mètres, le jeune garçon fit ralentir sa monture pour que son ami puisse le rejoindre. Akya, impatient de rencontrer le Légendaire, harcela son ami de questions. Celui-ci lui répondait comme il pouvait, mais lui-même ne l’ayant jamais rencontré, ne pouvait pas en dire grand-chose. Akya finit par se lasser de poser des questions et prit le parti de s’enfermer dans ce silence qu’Élias commençait à bien connaître. Ils continuèrent donc leur chemin en silence, chacun plongé dans ses pensées. Après plusieurs heures de voyage sous un soleil particulièrement doux pour la saison, ils arrivèrent à l’entrée d’un petit village. Ils prirent la décision de le contourner pour éviter d’éveiller la curiosité des habitants. De l’autre côté du hameau, ils trouvèrent l’auberge. C’était une bâtisse à l’architecture ronde, ce qui était plutôt original pour la contrée. Les murs, probablement blancs à l’origine, avaient une couleur tirant sur le jaune sale. Le toit en chaume demandait à être refait. Quant aux poutres en bois, elles donnaient l’impression d’avoir été dessinées par la main d’un enfant.

    Un jeune garçon, d’une dizaine d’années pas plus, sortit en courant par une petite porte et vint en courant à la rencontre des deux amis.

— Bonjour Messieurs ! leur dit-il avec un grand sourire. Soyez les bienvenus à l’auberge de Tershame. Est-ce que je peux vous aider ?

— Bonjour petit ! répondit Elias en lui rendant son sourire. Nous voulons une chambre avec deux lits. C’est possible,

— Bien sûr ! Allez voir mon père, il est dans la grande salle. Il nous reste plusieurs chambres, vous pourrez probablement choisir la vôtre. Je vais m’occuper de vos chevaux. Ils ont l’air fatigués !

— Tu leur donneras une double ration d’avoine, ordonna Akya, qui reprit d’un coup ses habitudes de jeune comte. Veille bien à les brosser correctement et à bien curer leurs sabots.

    Le jeune garçon surprit par le ton autoritaire d’Akya, hocha la tête et mena les chevaux à l’écurie. Akya se rendant compte de sa maladresse devant l’air triste du garçon se rattrapa en lui demandant gentiment :

— Au fait, comment t’appelles-tu, petit ?

— Tarik, répondit l’enfant le regard pétillant de fierté. C’était le prénom de mon grand-père et comme je suis né le jour de sa mort, mes parents ont décidé d’honorer sa mémoire en m’appelant comme lui.

— Et bien, Tarik, c’est un très beau prénom. Moi, c’est Akya et mon ami, Elias. Prends bien soin de nos chevaux. On compte sur toi !

    Fier d’avoir la confiance des deux amis, le jeune garçon conduisit les équidés en sifflotant. Les deux adolescents pénétrèrent dans la grande salle. Elle était immense, de grandes fenêtres à petits carreaux, laissaient entrer la lumière naturelle. Propre et bien rangée, elle accueillait agréablement les voyageurs avec sa grande cheminée dans laquelle une marmite dégageait une bonne odeur de soupe. Un homme joufflu, à l’air jovial, les accueillit chaleureusement. Il les accompagna jusqu’à une mignonne petite chambre avec vue sur les montagnes.

    Les garçons se jetèrent chacun sur un lit. Que c’était agréable d’avoir un vrai matelas sur lequel s’allonger ! Mais sitôt couché, Elias se releva d’un bon, désireux de se rafraîchir après cette longue journée à cheval. Pendant qu’il se débarbouillait, Akya, les mains croisées sous la nuque, dans sa position préférée, repensait au combat de la nuit précédente et à la métamorphose de son ami. Il se doutait bien que d’autres surprises dans le même genre l’attendaient. Poussant un profond soupir, il se leva à son tour et rejoignis Elias dans la salle de bains. Akya fit couler l’eau fraîche sur son corps. C’était bon de sentir les tensions et la poussière disparaître au fur et à mesure que l’eau ruisselait. Un coup de brosse dans les cheveux pour avoir l’air un peu plus présentable et il rejoignit son ami qui avait fini depuis longtemps et qui l’attendait allongé sur son lit. Avant d’aller souper, ils passèrent à l’écurie voir comment se portaient les chevaux. Effectivement, Tarik ne leur avait pas menti. Il avait pris grand soin d’eux en leur donnant une double ration d’avoine. Lavés, brossés et les sabots propres, ils mangeaient tranquillement.

    Les garçons se rendirent à la salle à manger de l’auberge. Une jeune fille, d’environ leur âge, les accueillit et les accompagna à une petite table entre la cheminée et la fenêtre. Ainsi, ils pouvaient profiter de la vue magnifique et par la même occasion, de la douce chaleur de l’âtre.

— Au menu de ce soir, dit la jeune fille, nous avons de la soupe de légumes du potager suivit d’un civet de chevreuil et ses pommes de terre rôties. Pour le dessert, un yaourt de chèvre au miel des Montagnes-Noires.

    Les amis salivèrent à l’énoncer du menu et ne firent qu’une bouchée de ce délicieux repas. Repus, ils restèrent encore quelque temps à table, pour profiter de la chaleur du feu. Akya surprit Elias à fixer quelque chose derrière lui. Intrigué, il se retourna et aperçut un homme, vêtu d’une cape dont la capuche recouvrait la moitié supérieure du visage.

— Pourquoi regardes-tu cet homme comme cela ? le questionna Akya.

    Comme s’il était brutalement tiré de ses réflexions, Elias sursauta :

— Hein ? Non… non, ce n’est rien ! Je réfléchissais et mon regard s’est posé sur lui, tout simplement !

    Akya n’était pas dupe et ne crut pas une seconde à ce que son ami lui racontait. Non, il n’était pas plongé dans ses pensées, il regardait réellement cet inconnu, comme s’il avait vu un fantôme. Elias soupira :

— Je réfléchissais à l’attaque de l’Arcante la nuit dernière. Je trouve cela quand même bizarre qu’il nous ait suivis. Je me demande s’il n’y a pas un traître au château qui l’aurait prévenu l’empereur de notre départ !

— Mais comment ? répondit Akya étonné. Il faut au moins une semaine à cheval pour relier le château de Tosgoube au palais de l’empereur !

    Elias ricana gentiment :

— Tu n’as jamais entendu parler des corbeaux ?

    Son ami rougit légèrement. Bien sûr, avec un corbeau, en une journée l’empereur peut être averti de ce qui se passe à Tosgoube. Tout à coup, la colère remplaça la honte dans son regard. Akya venait de réaliser la possibilité d’un traître dans l’entourage de sa famille. Il répéta le mot comme hypnotisé par cette idée :

— Un traître ! Un traître !

— Malheureusement, déclara Elias, je ne vois pas d’autre explication !

— Et tu penses que cet homme, que tu fixes depuis tout à l’heure, est un espion ?

— Non, non, pas du tout ! répondit Elias, légèrement gêné par la question. Je crois que c’est un voyageur comme nous. Et puis, comme je te l’ai dit, je ne le fixais pas. J’étais simplement en train de réfléchir !

    Akya n’insista pas. Mais il était évident que cet homme, qui cache son visage derrière une capuche, ne voulait pas qu’on puisse le reconnaître. Akya le trouvait de plus en plus suspect et décida, dès que l’occasion se présenterait, d’en parler à l’aubergiste. Avec un peu de chance, il pourrait lui fournir quelques renseignements. Comme s’il lisait dans ses pensées, Elias intervint :

— Promets-moi de ne pas chercher à te renseigner sur lui !

— Et pourquoi ? Si ce n’est qu’un simple voyageur, en quoi cela peut bien te déranger ? répliqua Akya d’un ton acerbe.

— Tout simplement, parce que ça risque d’éveiller les soupçons. Et je te rappelle que nous devons rester discrets !

    Akya reconnut que son ami avait raison.

— Et si on allait s’assurer que nos compagnons de voyage se portent bien ? proposa-t-il.

    Elias accepta avec plaisir la proposition. Après s’être assurés que leurs chevaux étaient bien lotis, les deux amis montèrent dans leur chambre et se préparèrent pour la nuit. La tête à peine posée sur l’oreiller, que les deux compères voyagèrent au pays des songes !

    Akya se réveilla au milieu de la nuit pris d’une envie pressante de soulager un besoin naturel. Probablement le bol de lait de chèvre au miel qu’il avait bu avant d’aller se coucher. Discrètement, il sortit de sa chambre, en essayant de faire le moins de bruit possible pour ne pas réveiller Elias. Il remonta le couloir de l’étage jusqu’aux escaliers qui menaient dans la grande salle. En empruntant la petite porte du fond, il accédait directement aux latrines. Il avait à peine fini de se soulager qu’un bruit du côté de l’écurie attirât son attention. Il décida d’aller voir si les chevaux n’avaient pas de problèmes. La porte du bâtiment à peine franchie, que deux silhouettes apparurent dans un rayon de lune ! Il reconnut sans peine l’une d’entre elles. Le voyageur qu’Élias fixait lors du souper et qui ne portait plus sa capuche. Malheureusement, il était trop loin pour discerner son visage. Quant à la deuxième personne, il ne pouvait pas la voir, du fait qu’elle lui tournait le dos. Pourtant, la silhouette lui semblait familière. Le hennissement d’un des chevaux la fit se retourner brutalement et son visage apparut dans le rayon de lune. Akya retenu un juron. Elias ! Mais bon sang, que pouvait-il bien faire au beau milieu de la nuit en compagnie du voyageur ? Il avait donc raison. Elias le connaissait et lui avait menti ! Pendant quelques secondes, une idée terrifiante tourna dans son esprit. Elias, le traître ! Cela expliquerait l’attaque de l’Arcante. D’un haussement d’épaules, Akya chassa cette éventualité. Son ami lui avait peut-être menti, mais il n’était pas un espion à la solde de l’empereur. Discrètement, il tenta de s’approcher pour entendre leur conversation. Mais il ne vit pas le sceau en métal et mit un coup de pied de dedans. Le bruit métallique résonna étrangement dans le silence de la nuit. Akya se figea et retint sa respiration, mais en un rien de temps, les deux comparses étaient sur lui, l’épée à la main.

— Akya ! s’écria Elias surpris et agacé à la fois. Mais bon sang, qu’est-ce que tu fais là ? Tu m’espionnes maintenant ?

— Nous aurions pu te tuer, petit imprudent ! ajouta l’inconnu dont la lame de l’épée touchait la gorge d’Akya.

    Akya frissonna au contact du froid de la lame contre sa peau.

— C’est plutôt à toi de m’expliquer ce que tu fais au milieu de la nuit avec cet homme ! répliqua Akya avec un mélange de colère et de déception dans la voix.

— Avec cet homme ! s’exclama l’intéressé en éclatant de rire. Enchanté Messire Akya. Je me présente, Maître Vicure pour vous servir !

    Akya resta assommé par cette nouvelle plutôt surprenante.

— Maî…Maître Vicure ! balbutia-t-il, complètement ahuri. Mais que faites-vous ici ? Nous devions vous rejoindre chez vous !

— Je comprends ton étonnement, mais un ami m’a averti de vos déboires avec l’Arcante. Alors, j’ai préféré venir à votre rencontre, m’assurer que tout allait bien. En revanche, je ne sais pas comment, mais l’empereur a eu vent de votre départ pour les Montagnes-Noires. Il a lancé des Arcantes à vos trousses. Vous allez donc devoir redoubler de vigilance !

    Maître Vicure s’approcha d’Akya et posa ses mains sur ses épaules. Il regarda le garçon droit dans les yeux et ajouta d’un ton qui se voulait rassurant :

— Écoute Akya, tu as encore énormément de choses à apprendre et à comprendre. C’est pour cela que ton père t’a envoyé chez moi. J’ai la lourde charge de te préparer à ton avenir. Mais pour l’heure, nous devons absolument partir. Plus vite tu seras chez moi, plus vite tu seras en sécurité. Retournez dans votre chambre et rassemblez vos affaires. Nous nous retrouvons ici dans dix minutes. Pendant ce temps, je m’occupe des chevaux.

— Mais nous n’avons pas payé l’aubergiste ! répliqua Akya, légèrement agacé par le ton autoritaire de Maître Vicure.

— L’aubergiste est un des nôtres ! Allez, faites ce que je vous ai dit et dépêchez-vous !

    Les garçons montèrent rapidement dans la chambre faire leurs besaces. Akya fulminait en silence. Il en avait assez que son ami lui réserve des surprises comme celle-là. Il décida de régler la question de l’honnêteté plus tard, mais pour l’instant, plus question de lui faire confiance, avant d’avoir le fin mot de toute cette histoire. Une fois les balluchons fermés, ils rejoignirent Maître Vicure à l’écurie comme prévu. Et c’est dans la nuit noire que le trio s’enfonça, guidé par l’Immortel.

Chapitre 4h

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