Adulte, Ma vie d'auteure

Chapitre 2

Allongé sur son lit, les mains croisés sous la nuque, dans sa position préférée, Akya réfléchissait. Dans quelques instants, il devrait partir vivre chez un homme dont il ne connaissait absolument rien, en compagnie d’un apprenti serviteur, dont il ne savait pas grand-chose non plus. Les paroles de son père résonnaient dans sa tête. Akya était persuadé que ce dernier ne lui avait pas dit toute la vérité. Si Elias avait raison, sa mère et son frère étaient eux aussi en danger. Alors, pourquoi restaient-ils au château ? Non, vraiment, tout ça n’était pas logique. De plus, il avait beaucoup de mal à saisir pourquoi l’empire Mornande avait besoin de lui. Qu’avait-il donc d’extraordinaire ? Pour l’instant tout cela n’avait aucun sens et il espérait qu’avec le temps, les choses deviendraient plus claires.

Il finit par se lever et s’approcher de la fenêtre pour admirer les premiers rayons du soleil s’insinuer dans les rues de Tosgoube. C’était probablement la dernière fois qu’il assistait à ce spectacle. Il en avait la certitude ! Tout lui semblait si calme, si tranquille. Après une rapide toilette, il s’habilla avec une tenue confortable pour le voyage, mais assez chaude pour supporter les températures encore fraîches de cette fin de saison des Grands-Froids. Puis il sortit de la chambre.

Son père, assis à la grande table ronde, prenait son petit-déjeuner tout en lisant un parchemin. Probablement le rapport des évènements de la nuit.

— Bonjour Père !

— Bonjour mon fils, répondit le comte sans lever le nez du document. Es-tu prêt ?

— Oui et non, soupira Akya. J’ai beaucoup réfléchi à ce que vous m’avez dit hier.

Son père ne réagissant pas, Akya tenta de pousser un peu plus :

— Puis-je vous poser une question ?

Le comte posa le parchemin et regarda enfin son fils. Akya se servit un bol de lait de chèvre chaud au miel tout en tentant de rassembler ses idées.

— Qu’attendez-vous de moi exactement ? osa le jeune garçon.

Andréas de Tosgoube prit une profonde inspiration et posa son regard sur un portrait de son père accroché en haut de la cheminée. C’était un bel homme, de haute stature. Le regard bleu acier, une barbe blanche et des cheveux de la même couleur qui retombaient en ondulant sur ses épaules.

— Pendant de nombreuses années, après la guerre des Dieux, l’empire Mornande a vécu dans la paix et la prospérité. Mais voilà, dix ans avant ta naissance, un homme a débarqué de nulle part à la tête d’une armée de plus de cinquante mille soldats. Ils ont pris d’assaut la capital et assassiné l’empereur Altias le Second…

— Medrod ! souffla Akya d’une voix à peine audible.

— Tu as tout compris ! continua son père. Il se fit sacrer empereur et prit le nom de Medrod le Premier. Depuis cette prise de pouvoir sanglante, il n’a eu de cesse de martyriser le peuple. Les Grands Commandeurs des quatre contrées n’ont pas eu le choix que de lui prêter allégeance, sinon c’était le payer de leur tête. Ton grand-père refusa de reconnaître sa légitimité et fut exécuté sur la place centrale de Tosgoube. Comme j’avais passé le rituel de l’Abandon, je fus nommé Grand Commandeur de la contrée de l’Adalle et prêtais allégeance à l’empereur afin de protéger les habitants de la contrée. Mais un jour, un homme vint me voir et me proposa de créer une alliance secrète dont le but serait de mettre fin au règne de l’empereur tyran. Ayant le désir de venger la mort de mon père et toutes les souffrances endurées par le peuple, je me joignis à lui et rallia à notre cause les trois autres Grands Commandeurs.

Akya commençait à mieux comprendre pourquoi il devait quitter le château. Si l’empereur voulait récupérer la contrée, il devait absolument l’éliminer. Et comme il doit bientôt passer le rituel de l’Abandon, il devient un homme à abattre, au même titre que son père.

— Je commence à mieux comprendre maintenant ! Mais qui était cet homme ?

— Tu n’en as vraiment pas la moindre idée ? Réfléchis bien mon garçon !

Après quelques instants de réflexion, Akya osa une réponse :

— Maître Vicure !

— Exactement, Maître Vicure est à l’origine de cette alliance. A chaque nouvelle lune, nous nous réunissons, les quatre Grands Commandeurs et les quatre Immortels, dans un secret qui change à chaque fois.

— Immortel ? questionna Akya.

— Un immortel est un Maître nommé par les Grands Commandeurs, chargé d’organiser les actions de l’Alliance dans chaque contrée. Il y a un Immortel par contrée…

— Et Grand Maître Thorine était l’Immortel de la contrée de l’Adalle. Tandis que Maître Vicure est celui des Montagnes-Noires. Est-ce bien cela Père ?

— C’est bien cela mon garçon, acquiesça le comte.

— Vous pensez que si l’empereur a fait assassiner le Grand Maître c’est parce qu’il a eu vent de cette organisation secrète ?

— Malheureusement, je ne vois pas d’autre explication, répondit son père. La question la plus importante est, dans ce cas-là, par qui l’a-t-il appris ?

— Une dernière question, renchérit Akya. Comment puis-je protéger la contrée si je dois partir ?

— Parce que ce n’est pas la contrée que tu dois protéger. C’est l’empire que tu dois sauver !

Après un bref silence, le comte demanda à son fils de le suivre sur le balcon. Les rayons du soleil venaient frapper le dôme doré du temple de Terras. Andréas de Tosgoube ferma les yeux et au léger frémissement de ses lèvre, Akya su qu’il était en train de prier. Quand il ouvrit les yeux, son regard était celui d’un homme résigné face à la fatalité.

— Tu vas bientôt passer le rituel de l’Abandon, et…

Akya était suspendu aux lèvres de son père, attendant la suite. Quand le comte se tourna vers lui, il avait un sourire triste sur ses lèvres, si triste que le jeune garçon en eu le cœur serré.

— Je suis désolé, murmura son père, mais je ne peux pas t’en dire plus, sans te mettre en danger !

— Père…, implora Akya.

— Pour l’instant, il vaut mieux que tu en saches le moins possible. Maître Vicure te dira toute la vérité. Je suis vraiment désolé mon fils.

Deux mains célestes se posèrent sur les épaules d’Akya. Sans se retourner, il sut que c’était sa mère. Il prit une de ses mains et l’embrassa tendrement. Sa gorge se serra et les larmes coulèrent silencieusement, mais traîtreusement. Il aurait tellement voulu être fort devant son père pour qu’il puisse être fier de lui. A sa grande surprise, son père passa une main dans ses cheveux et lui dit, sur un ton qui se voulait tendre et rassurant à la fois :

— Je sais que tu as peur mon fils. Tout comme nous. Mais il faut que tu fasses preuve de courage. N’oublie pas que l’empire Mornande a besoin de toi !

— Mais comment Père ? Je ne suis qu’un jeune garçon de bientôt seize ans, qui n’a jamais rien connu d’autre que les murailles de ce château !

— Détrompe-toi mon enfant ! Tu es bien plus qu’un jeune garçon. Tu as quelque chose que les autres n’ont pas et tu le découvriras en temps voulu. Maître Vicure te révèlera toute la vérité une fois que tu auras passé le rituel de l’Abandon.

— Nous t’aimons d’une force que tu ne peux pas imaginer ! ajouta sa mère. Si nous ne t’avons jamais dit la vérité sur qui tu es, c’est uniquement pour te protéger. Nos ennemis sont partout, même entre ces murs. Et aujourd’hui encore, nous ne pouvons rien te dire, cela te mettrait en danger. Mais il y a une chose que tu ne dois jamais oublier, c’est que nous serons toujours là pour toi quoiqu’il arrive.

Sur ces mots, elle déposa un tendre baiser sur le front de son fils et rentra s’installer à la grande table. Le comte la suivit. Le jeune Akya resta seul sur le balcon à contempler la ville de Tosgoube. Qui était-il vraiment ? Qu’est-ce que ses parents ont bien voulu lui faire comprendre ? Voilà les questions qui ne cessaient de tourner dans son esprit.

Un rire d’enfant le sortit de ses pensées. Il essuya d’un revers de manche les larmes sur ses joues et rejoignis ses parents à la grande table. Neer, son petit frère venait de les rejoindre. Il avait de magnifiques cheveux noirs ondulés qui encadraient son visage jovial. Les yeux noisette en formes d’amande soulignaient son regard franc et accentuaient son petit air espiègle. Le petit garçon tenait dans sa main un char en bois d’abricotier que Grand Maître Thorine lui avait fabriqué pour son cinquième anniversaire. Bien qu’il ait maintenant neuf ans, Neer tenait toujours autant à ce petit jouet. Au vu du bonheur qui habitait son petit frère, Akya comprit qu’il n’était pas au courant de la mort du Grand Maître. Leurs parents avaient toujours fait en sorte de protéger l’innocence du petit garçon, mais malheureusement, les choses allaient devoir changer.

Neer fut surpris de voir son grand frère de si bonne heure chez dans leurs appartements :

— Akya ? Mais qu’est-ce que tu fais là ?

— Bonjour Neer ! répondit Akya avec un sourire un peu trop triste malgré ses efforts.

—  Oui, bonjour ! Mais cela ne répond pas à ma question ! Que fais-tu là ? insista l’enfant.

Leur père ne laissa pas le petit questionner plus longtemps son frère :

— Akya ! Va finir de te préparer ! Elias ne devrait plus tarder à arriver.

L’adolescent quitta la table et partit dans sa chambre préparer ses affaires pour le voyage. Il entendit Neer questionner leurs parents. Il ferma la porte et s’assit sur son lit, décontenancé par les propos de ses parents. Il se posait énormément de questions sur l’Alliance, Maître Vicure et sur son rôle dans l’avenir de l’empire Mornande. Il avait beau réfléchir, il ne trouvait aucune réponse. Alors qu’hier, il était encore le fils aîné du comte Andréas de Tosgoube, aujourd’hui, il ne savait plus réellement qui il était.

Un hurlement le fit sursauter. Neer venait d’apprendre la mort de Grand Maître Thorine et de toute évidence, c’était très douloureux. De rage, Akya donna un violent coup de poing dans le mur. Une douleur aiguë lui vrilla le bras, de la main jusqu’au coude. Du sang perla sur ses phalanges. Le jeune garçon serra les dents de toutes ses forces pour ne pas pleurer. Non pas à cause de la douleur, mais seulement parce que le flot des émotions commençait à l’étouffer. L’idée de quitter sa famille sans avoir la certitude de les revoir un jour lui était insupportable. Surtout que jamais, jusqu’à présent, ils n’avaient été séparés. Il donna un autre coup de poing dans le mur, mais à part lui déclencher une nouvelle douleur aiguë, cela ne suffisait pas à apaiser sa colère. Son sac de voyage bouclé, il jeta un dernier regard à la pièce, comme pour lui dire aurevoir pour la toute dernière fois. Son regard tomba sur un livre que Grand Maître Thorine lui avait offert il y a quelques mois de cela et qu’il n’avait jamais pris le temps de regarder. Il s’approcha de l’étagère pour le prendre, quand la porte de la chambre s’ouvrit sur son père :

— Elias est là ! murmura son père comme s’il avait peur que quelqu’un puisse les entendre.

Akya mit le livre dans son sac, enfila un manteau en laine de mouton et après avoir accroché son épée à sa ceinture, alla rejoindre Elias. A son entrée dans la salle, tout le monde se tourna vers lui. Le silence s’installa, le temps de figea. Neer, le visage baigné de larme, se jeta dans les bras de son frère :

— Akya ! souffla l’enfant entre deux sanglots. Fais bien attention à toi. Je ne supporterai pas de te perdre !

La gorge nouée, Akya serra son petit frère contre son torse et l’embrassa dans les cheveux. Il n’osait pas parler de peur que les larmes viennent le trahir. Leur mère s’approcha d’eux et les prit dans ses bras :

—  Je vous aime tellement fort, mes garçons, murmura-t-elle, la voix emplit de tristesse.

Akya en profita pour respirer une dernière fois les effluves de son parfum. Il voulait en imprégner son esprit à tout jamais. Il embrassa encore une fois sa mère et son frère, puis à contre cœur, se dégagea de leurs bras. Se tournant vers son père, il dit d’une voix qui se voulait assurée :

— Je suis prêt, Père !

Ce dernier s’approcha et posant ses mains sur ses épaules :

— Une dernière chose avant de partir, ne fais jamais confiance à qui que ce soit ! Que la déesse Mère te protège !

Sur cette dernière bénédiction, les deux garçons quittèrent les appartements de la famille de Tosgoube, sans se retourner.*

Les deux adolescents se dirigèrent en silence vers la caserne. Le commandant les attendait dans la cour d’honneur. Sur ordre du comte, il avait préparé deux magnifiques étalons. L’un à la robe blanche et l’autre couleur baie.

— Bonjour Messieurs ! s’exclama le commandant d’un ton enjoué. Je vous ai préparé nos deux meilleurs chevaux, comme me l’a ordonné le comte. Il est bien dommage que mon rang m’interdise de vous demander ce que vous comptez faire de si bonne heure ! 

— Bonjour commandant ! répondit Akya en regardant avec dégoût l’homme au visage rougeaud, dégoulinant de graisse et à l’haleine chargée en alcool.

Puis, sur un ton méprisant, il ajouta :

— Effectivement, vous n’avez pas à savoir ce que nous comptons faire. Si cela avait été important, soyez sûr que mon père vous en aurait informé.

Le commandant se renfrogna devant le ton employé par ce petit avorton à peine sortit des jupons de sa mère. Jamais personne n’avait osé lui parler de cette manière, à part le comte. Et de toute évidence, le malpropre qui s’y serait osé, l’aurait chèrement payé. Le militaire se maîtrisa pour ne pas remettre le jeune comte de Tosgoube à sa place. Cela lui aurait coûté, à coup sûr, de sérieux ennuis. Mais il nota tout de même que les garçons portaient chacun deux balluchons et en conclue qu’ils partaient pour un long voyage. Une information qu’il nota soigneusement dans un coin de sa tête, persuadé qu’un jour elle lui serait utile.

— Veuillez m’excuser, Messire Akya ! répondit le commandant d’un ton mielleux et en lui tendant les rênes de l’étalon blanc. Loin de moi l’idée de vous manquer de respect. Et effectivement, si cela avait été important, votre père m’en aurait aussitôt informé. Je vous souhaite un bon voyage, jeunes gens. Que la déesse Mère veille sur vous !

Akya eut le sentiment de discerner une pointe d’ironie dans la dernière phrase du commandant. Mais sans un regard pour l’homme, il monta sur son cheval pendant que Elias accrochait minutieusement les sacs sur les selles. Puis sans un mot, les garçons quittèrent la caserne au petit trop en direction de la grande avenue. Ils remontèrent ainsi jusqu’aux portes de la ville. Akya avait mis la capuche de son manteau sur sa tête, de sorte que personne ne puisse le reconnaître. Cela questionnerait les gens de voir le fils aîné du comte de Tosgoube quitter la ville, chargé pour un long voyage.  Mais désormais, ils devaient se dépêcher pour atteindre Hauteroche avant son seizième anniversaire. Il ne leur restait qu’une semaine pour faire le voyage, en espérant que sur la route, tout se passe bien. Quelques mètres après avoir passé les portes de la ville, Akya ne put s’empêche de se retourner et admirer, pour la dernière fois peut-être, la magnifique cité de Tosgoube et son château en pierre de Jadaïs. Une prison dorée qu’il n’avait jamais quitté en presque seize ans d’existence. Son cœur se serra à l’idée qu’il n’y reviendra probablement pas.

Souvent, à cette heure de la matinée, il était à la fenêtre de sa chambre, à contempler le réveil de la ville. Tout doucement, la cité sortait de son sommeil, les taverniers montaient leur terrasse, les marchands leurs étals. Les enfants couraient et riaient en jouant et les boulangers sortaient les premières fournées de pains des fours. L’air embaumait le pain chaud. Akya ressentait de la peine, à l’idée que tout ce bonheur était lourdement menacé.

Elias s’arrêta soudainement et se tourna vers son compagnon, le sortant de sa rêverie :

— Messire, nous devrions acheter du pain afin de compléter les quelques victuailles que nous avons pour le voyage !

— Du pain ? s’exclama Akya, comme si ce mot lui était inconnu. Du pain ! Oui, oui, tu as raison, mais c’est un peu tard maintenant que nous avons quitté la ville.

— Attendez-moi là, je n’en ai pas pour longtemps, lui cria Elias tout en retournant au galop vers la ville.

Akya en profita pour descendre de son cheval et s’asseoir sur un tronc mort, derrière un bosquet. Comme s’il devinait son chagrin, l’étalon blanc, qui répondait au nom d’Éclair, s’approcha de lui et lui donna un léger coup de tête dans l’épaule. Surpris, Akya leva la tête et caressa l’animal. Ce qu’il vit alors dans le regard de l’animal, le remua profondément. Il y avait un mélange de douceur infinie et de puissance indomptable. Il sut à cet instant précis, que l’étalon et lui ne feraient qu’un tout au long de ce périple. Quelque chose, qu’il ne saurait décrire, venait de les unir à jamais.

— Je crois que toi et moi, nous sommes faits pour être ensemble, lui murmura-t-il. Une grande aventure nous attend et je sais que quoiqu’il arrive, je pourrais toujours compter sur toi.

Pour toute réponse, Éclair lui donna un nouveau coup dans l’épaule, un peu plus fort que le précédent et poussa un léger hennissement. Akya éclata de rire. Que c’était bon d’oublier tous ses soucis le temps d’un éclat de rire !

Le bruit d’un cheval au galop fit se retourner le jeune garçon. Elias était de retour avec une énorme miche de pain qu’il coupa en deux et glissa chaque moitié dans deux balluchons différents.

— Parfait, maintenant, nous avons de quoi nous restaurer pour quelques jours. Entre les graines, les fruits, les gâteaux secs et les lamelles de viande séchées, nous ne risquons pas de mourir de faim ! C’est déjà ça ! s’exclama Elias, avec un sourire radieux.

— Tu as raison, Elias ! renchérit Akya. Restons positifs ! Nous ne savons pas très bien où nous allons, mais au moins, une chose est sûre, c’est que nous ne mourrons pas de faim. Et puis si besoin est, nous pourrons toujours chasser !

— Voilà qui est bien dit, Messire ! Allons, maintenant, il faut nous mettre en route. Dans une semaine, nous devons être chez Maître Vicure. N’oubliez pas que nous devons y être absolument pour votre anniversaire.

— Ne t’inquiète pas, je ne suis pas prêt de l’oublier ! répondit Akya en riant.

Sur ces mots, les deux garçons lancèrent leurs chevaux au galop, en direction de la forêt des Ombres.*

Sur la route, les garçons croisèrent quelques caravanes qui remontaient en direction de Tosgoube, dans l’espoir de pouvoir vendre quelques leurs marchandises au marché. Le soleil était monté assez haut au-dessus de la ligne d’horizon pour réchauffer agréablement leurs épaules. Maintenant qu’ils s’étaient assez éloignés de la cité, ils ramenèrent leurs chevaux à un rythme plus lent. Elias fut le premier à rompre le silence :

— Messire, à partir de maintenant, nous devrons nous entraîner tous les jours au combat à l’épée ! déclara-t-il le plus sérieusement du monde.

— Ah bon ? répliqua Akya, ironique. Sans vouloir t’offense, qu’est-ce qu’un apprenti serviteur connaît au maniement des armes ?

— Bien plus que vous ne pourriez l’imaginer, Messire ! répondit Elias, sans relever l’ironie du jeune comte.

— Très bien ! Alors écoute-mois attentivement ! Depuis que j’ai été capable de tenir une épée entre mes mains, il ne s’est pas passé un seul jour sans que je prenne une bonne correction de la part de mon Maître d’arme ! Alors, tes entraînements se feront sans moi. Merci bien, mais je passe mon tour !

Le jeune serviteur ne se démonta pas et continua sur sa lancée :

— J’ai fait une promesse à votre père et j’ai bien l’intention de l’honorer ! Que cela vous plaise ou non !

Akya arrêta brutalement son cheval. Comment avait-il pu oublier la promesse d’Élias ? Il avait beau être le fils du comte de Tosgoube, rien ne lui donnait le droit d’empêcher l’apprenti serviteur d’honorer sa promesse.

— Très bien ! dit-il en poussant un profond soupir. J’accepte les entraînements, mais à une seule condition !

— Laquelle ? répondit Elias, soupçonneux.

— A partir de maintenant, tu ne dois plus m’appeler Messire, mais uniquement par mon prénom !

Choqué par ce qu’il venait d’entendre, Elias réfléchit quelques secondes. Jamais de l’histoire de l’empire, il a été vu un serviteur appelant un comte par son prénom. Il ne pouvait pas le faire, sa condition le lui interdisait :

— Sans vouloir vous manquer de respect, je ne peux pas vous satisfaire ! Vous êtes le fils du comte de Tosgoube et moi, votre serviteur. Imaginez que quelqu’un m’entende vous appeler par votre prénom. Non, je ne peux pas faire cela !

Akya compris le désarroi dans lequel se trouvait son compagnon. Il se pencha légèrement sur la selle de son cheval et posant la main sur l’épaule d’Élias, il lui expliqua doucement :

— Le problème, si tu m’appelles Messire tout le temps, c’est que les gens risquent de se poser des questions. Et nos ennemis sont partout autour de nous. Un moment ou un autre, cela remontera aux oreilles de l’empereur. On ne peut pas se permettre de prendre un tel risque.

— Mais votre père…, balbutia Elias.

— Mon père n’est pas avec nous. Nous sommes tous les deux, seuls, face à notre destin et à celui de l’empire. Et puis, il y a aussi que…

— Que quoi, Akya ? demanda Elias timidement.

— Et bien… il y a aussi que… j’ai besoin d’un ami ! souffla Akya non sans baisser les yeux, de peur d’être ridicule.

Elias ne répondit pas. Il se mit à caresser machinalement l’encolure de son cheval. Il sentait sa gorge se serrer. Ce que venait d’exprimer le jeune comte, le renvoyait sans ménagement à sa propre solitude. Lui non plus, n’avait pas d’amis. L’amitié, il ne savait pas ce que cela signifiait. Et puis, comment les amis doivent se comporter ? Ça aussi, il l’ignorait. Mal à l’aise face à la demande du jeune comte et ne sachant pas quoi lui répondre, il préféra talonner son cheval qui partit au pas. Akya le regarda s’éloigner, honteux de son ignorance et de sa maladresse. De toute évidence, il avait fait une erreur. Elias ne pourrait pas ou ne voulait pas devenir son ami. Depuis sa naissance, comme tous les enfants de Grands Commandeurs, il a été condamner à vivre au château sans avoir la possibilité de rencontrer d’autres enfants de son âge, avec qui partager ses joies et ses peines. Il se mit en route aussi, veillant à rester à bonne distance de son serviteur.

Quelques mètres plus loin, Elias attaché son cheval à un arbre et assis sur une pierre, il semblait attendre son compagnon. Akya mit pied à terre et vint s’asseoir à côté de lui. Il but un peu d’eau dans sa gourde en attendant qu’Élias veuille bien lui adresser la parole. Au bout de plusieurs minutes qui lui parurent une éternité, Elias se tourna vers lui et plongea son regard dans le sien :

— Veuillez me pardonner pour ma réaction si puérile, Messire ! Mais je ne savais pas quoi vous dire. Votre demande était si… brutale, que vous m’avez pris de court.

— Alors, c’est à moi de m’excuser, Elias ! Je n’aurai pas dû…

L’interrompant, Elias demanda :

— Les amis doivent être honnête l’un envers l’autre, n’est-ce pas ?

— Oui, il me semble que c’est la base fondamentale de toute amitié ! répondit Akya qui se demandait bien où il voulait en venir.

— Alors, je dois te dire la vérité, Akya !

A ces mots, le cœur du jeune comte bondit dans sa poitrine. Si Elias l’avait appelé par son prénom, c’est qu’indirectement, il acceptait d’être son ami. Quelle joie ! Mais sans lui laisser le temps de savourer son bonheur, son ami enchaîna :

— Pour que notre amitié démarre sur de bonnes bases, je dois te dire pourquoi ton père m’a choisi pour te protéger. Enfin, si tu le veux bien !

— Bien sûr que je le veux ! répliqua Akya. J’ai besoin d’en savoir plus, mes parents ont été très évasifs quand ils m’ont expliqué ce qui était attendu de moi ! Vas-y, je t’écoute !

Elias prit quelques instants pour réfléchir, puis après une profonde inspiration, il se lança.

— Tu vois la marque derrière mon épaule ? dit-il en dénudant le haut de son bras ?

— Oui, répondit Akya, étonné. Qu’est-ce que c’est ?

— C’est la marque des Protecteurs !

— Des Protecteurs ? Je ne te suis pas du tout là !

— Est-ce que tu as déjà entendu parler des Lunes de Sang ?

Akya fusilla son ami du regard :

— Par contre, si tu me prends pour un idiot, on ne va pas bien s’entendre, toi et moi !

— Excuse-moi, ce n’est pas ce que je voulais dire ! Bon, je vais essayer de commencer par le début.

Après avoir pris une profonde inspiration, le jeune garçon continua :

— Mes parents travaillaient comme serviteur au palais de l’empereur Medrod, quand ma mère se retrouva enceinte de moi. Elle accoucha en cachette dans les écuries. Personne ne devait être au courant de ma naissance, sinon Medrod nous aurait fait assassiner !

— Assassiner ? Mais pourquoi ? Il n’y a aucune loi qui interdise à une servante d’accoucher, à ce que je sache ! s’exclama Akya horrifié.

Elias ferma les yeux et dans un murmure ajouta :

— Parce que je suis né lors d’une de Lune de Sang !

Akya, choqué par la nouvelle, resta sans voix. La prophétie disait donc vraie ! Si un enfant naissait une nuit de Lune de Sang avec la marque des Protecteurs, cela voulait dire qu’un autre était né en même temps, quelque part au fin fond de l’empire : le Légendaire !

— Mais ce n’est pas possible, balbutia Akya. Cette prophétie n’est qu’un conte pour enfants !

Elias le regarda, blessé par sa réaction :

— Je n’ai que ma parole pour te convaincre !

— D’accord, mais ne te vexe pas, s’il te plaît ! J’ai seulement besoin de comprendre où tout cela nous emmène. Si la prophétie est bien réelle, cela veut dire qu’un autre enfant est né la même nuit que toi. Un enfant qui sera connu sous le nom du Légendaire ! Le Fils de la Terre ! C’est bien cela ?

— Oui, tu as raison ! C’est bien ça !

Akya commençait à comprendre ce que ses parents avaient voulu lui dire. Et il comprit aussi que la présence d’Élias au château n’était pas du au hasard. Comme s’il lisait dans les pensées de son ami, Elias reprit :

— Mes parents ont réussi à quitter en cachette le palais. Ils ont trouvé refuge dans une auberge à la frontière de la contrée des Montagnes-Noires. Mais l’empereur qui a quand même eu vent de ma naissance, a envoyé des soldats à leur poursuite. Ce fut un véritable massacre, mes parents, l’aubergiste, les clients, tout le monde fut égorgé. Sauf un homme, un seul. Qui a réussi à me prendre avant que les soldats ne me découvrent. Il m’a emmené chez lui et élevé comme son propre fils.

— Maître Vicure ! s’écria Akya pour qui tout devenait limpide comme de l’eau de roche.

— Tu es sacrément perspicace, s’écriât Elias en riant devant la jubilation de son ami.

— Attends une minute ! Il y a encore quelque chose qui m’échappe. Ton rôle est bien, selon la prophétie, de protéger le Légendaire.

Elias ne répondit pas, mais un léger sourire se dessina sur ses lèvres. Akya reprit le cours de sa réflexion :

— Donc, mon père avait déjà prévu que nous partions tous les deux à la recherche du Légendaire ! Et le meurtre de Grand Maître Thorine, n’a fait que se précipiter ses plans ! Et nous allons chez Maître Vicure, parce que lui seul sait où se trouve le Légendaire !

— On peut dire ça comme ça ! Allez trêve de bavardages, nous devons partir maintenant ! dit Elias avec un soupçon d’autorité dans la voix.

Akya se tourna vers son ami et lui tendit la main :

— Je te remercie de m’avoir dit la vérité sur toi. Je sais maintenant que tu es mon ami !

Elias plongea son regard dans le sien et serra sa main d’une poigne ferme et honnête qui scella à tout jamais leur amitié. Les deux jeunes amis remontèrent sur leurs chevaux et reprirent leur route en direction des Montagnes-Noires.

N’hésitez surtout pas à me laisser un commentaire, que vous ayez apprécié la lecture ou non ! Toutes les remarques et suggestions sont les bienvenues !!

Chapitre 3

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