Adulte, Ma vie d'auteure

Chapitre 1

L’épaule en appui contre le mur de sa chambre, Akya regardait les premiers rayons du soleil frapper les murailles du château. Il était encore très tôt, mais il aimait bien se lever de bonheur pour assister à ce spectacle qui l’éblouissait à chaque fois. L’enceinte était construite en pierre blanche de Jadaïs, un des plus hauts sommets de la contrée des Montagnes-Noires. Cette pierre était réputée pour son extrême résistante au temps qui passe. Le spectacle magnifique à voir donnait l’impression qu’un incendie avait pris possession des pierres et s’était propagé à la forêt des ombres juste derrière le château. Akya ne se lassait pas de ce spectacle et seuls les jours de pluie pouvaient l’en priver. Il adorait se promener dans la nature, à pied ou à cheval, c’était ses moments préférés. Il détestait rester enfermé dans sa chambre à devoir travailler sur ces stupides devoirs que ses Maîtres lui donnaient, uniquement dans le but de le torturer. Il en était persuadé. La vraie vie s’apprend dehors, au contact de la nature ou des gens, mais pas derrière un bureau, le nez plongé dans un livre. Akya détestait étudier. C’était vraiment pour lui des moments de souffrance intense.

Il tourna la tête vers sa table de travail en soupirant. Après un dernier regard pour le magnifique spectacle que dame nature lui offrait, il se décida à quitter son poste d’observation pour enfin, se mettre au travail. Face à son manque d’intérêt pour les études, ses Maîtres avaient décidé de le punir. Ils lui avaient imposé d’écrire une dissertation de dix feuillets sur l’histoire des dieux de la civilisation de l’empire Mornande. Akya devait très vite se mettre au travail, s’il voulait s’octroyer une promenade du côté de la forêt des Ombres avant son cours de politique avec le Grand Maître Thorine. Il s’approcha d’une bassine remplie d’eau froide, afin de s’en asperger le visage et d’éliminer les dernières torpeurs de la nuit. D’un coup de serviette, il sécha le trop-plein d’eau. Son regard tomba sur la petite glace en étain au-dessus de la bassine. Les cheveux noirs, retombant en boucles sur ses épaules, Akya montrait un visage aux traits fins. Sa peau mate faisait ressortir ses yeux verts-émeraude, une couleur plutôt rare dans la contrée de l’Adalle. Un mètre quatre-vingt pour à peine seize ans, il était svelte et musclé par des heures d’entraînements avec son Maître d’armes qui, de toute évidence, avaient porté leur fruit. Akya savait que son physique n’était pas désagréable à regarder, au vu des nombreuses filles qui se retournaient sur son passage les rares occasions où il avait le droit de quitter sa prison dorée.

Un frisson lui parcourut l’échine, lui rappelant que malgré le soleil, les matinées sont encore bien fraîches en cette cinquième lune de la saison des Grands-Froids. Il jeta une bûche dans la cheminée afin de relancer le feu et réchauffer un peu la chambre, puis il alla tirer les rideaux en laine de Valnarisse pour calfeutrer la fenêtre et minimiser la pénétration de l’air froid dans la chambre. Il se dirigea ensuite vers sa table de travail, alluma une chandelle à l’huile et se saisit d’une plume et de quelques feuilles de parchemin vierges. Après un dernier soupir de résignation, il se décida à tremper sa plume dans l’encrier et à se mettre au travail.
La déesse Terras, Mère de tous les dieux et de tous les Hommes, enfanta deux jumeaux, Lunas et Saltis. Mais ses enfants ne s’entendaient pas du tout et se disputaient constamment. Terras en eut assez et décida de les séparer de sorte qu’ils ne pourraient plus se rencontrer. Elle divisa donc le temps en deux parties. Le jour, sur lequel régnerait le dieu Saltis et la nuit, sur laquelle régnerait la déesse Lunas. Depuis ce jour, les jumeaux se rencontrent uniquement lors des éclipses et il n’y eut plus jamais de disputes. Par la suite, la déesse Mère eu deux autres enfants, Nasthé, déesse protectrice de toute être vivant sur Terre et Mérios, dieu des océans et des mers.

Akya parla aussi de la fameuse prophétie de la Lune de Sang qui raconte que certaines nuits, la déesse Lunas pleure des larmes de sang, car un homme, sans cœur et sans âme, ferait sombre l’empire Mornande dans le chaos et la désolation. Ces nuits-là, elle supplie sa mère de sauver les Hommes, mais cette dernière a toujours refusé de céder aux supplications de sa fille, préférant laisser les humains maîtres de leur destin.

En manque d’inspiration, Akya se leva et retourna près de la fenêtre. Il n’avait qu’une envie, c’était de prendre son cheval et de filer au galop à travers la campagne. Mais conscient que cela n’était pas possible, il secoua la tête de tristesse, lorsqu’il entendit quelqu’un frapper discrètement à la porte de sa chambre.

— Entrez !

Un jeune garçon, à peine plus âgé que lui entra dans la pièce. Il était vêtu de l’habit traditionnel des serviteurs du château : une grande robe verte brodée de fils d’or et serrée à la taille par une cordelette de lin. L’absence de ruban à cette cordelette indiquait son statut d’apprenti. Ses yeux marron soulignaient son regard franc. Ses cheveux noirs et ondulés, coupés très courts respectaient le protocole imposé pour tous les serviteurs. Il était à peu près de la même taille et la même corpulence qu’Akya.

— Bonjour Messire Akya. Votre père vous attend immédiatement dans son bureau !

— Très bien, j’y vais tout de suite ! Je ne t’ai jamais auparavant. Comment t’appelles-tu ?

— Elias, Messire ! Cela fait trois jours que je suis au service de votre père.

— Très bien ! Alors bienvenue dans notre humble demeure ! 

— Merci Messire ! Mais nous devons nous dépêcher, votre père n’aime pas attendre.

La patience. Une qualité qui fait fortement défaut au comte de Tosgoube. D’un abord plutôt bourru, il a tendance à vouloir que tout se fasse tout de suite et sans attendre. Au premier regard, il semble froid et hautain, mais c’est un air qu’il se donne aux vues de ses nombreuses responsabilités de Grand Commandeur de la contrée de l’Adalle. La gouvernance d’une contrée n’est pas une mince affaire. Il doit tout gérer, de la politique au commerce, en passant par les finances et la productivité de ses terres. En revanche, pour ceux qui le connaissent bien, il est un homme juste et bon, toujours prêt à se sacrifier pour les autres.

Akya et Elias remontèrent le corridor qui permettait de passer à la tour Est, où se situaient les appartements de la famille de Tosgoube à celle où se trouve le bureau du comte. Au bout de quelques mètres, ils aperçurent un homme. La capuche de son manteau étant rabattue sur son visage, ils ne purent discerner ses traits. Akya fut surpris de voir cet inconnu dans cette partie du château étant donné qu’elle était strictement réservée à la famille. Sauf certaines personnes triées sur le volet et détentrices d’un sauf-conduit, qu’elles devaient porter autour du cou à l’aide d’une cordelette, pouvaient s’aventurer dans ce corridor. Mais cet homme, qui donnait l’impression de ne pas vouloir être reconnu, ne semblait pas porter de sauf-conduit. À l’instant où Akya le croisa, une sueur froide lui glaça la nuque. Cet homme dégageait quelque chose de malsain et Akya devait absolument savoir qui il était. Il se tourna vers l’homme et l’interpella :

 — Bonjour monsieur ! Puis-je savoir qui vous êtes et ce que vous faites dans cette partie du château ? Il faut un sauf-conduit pour pouvoir venir par ici ou être un membre de la famille. Et sauf votre respect, il me semble que cela ne soit pas votre cas !

— Bien le bonjour, jeune homme ! répondit l’inconnu, tout en laissant tomber sa capuche sur son dos. Et vous, qui êtes-vous pour vous permettre de m’ordonner de décliner mon identité ?

— Akya de Tosgoube, fils du comte Andréas de Tosgoube, Grand Commandeur de la contrée de l’Adalle ! répliqua Elias, en bombant le torse et en prenant le ton le plus autoritaire dont il était capable.

— Oh parfait ! ironisa l’inconnu en s’inclinant devant Akya. Veuillez excuser mon impudence ! Je ne suis qu’un simple marchand de draperies et je viens demander l’hospitalité au château rien que pour cette nuit.

Akya dévisagea le marchand avec attention. Une cicatrice barrait son visage du front jusqu’à la commissure droite des lèvres. De plus, une lueur de mauvais génie brillait dans ses yeux et lui donnait un air malsain. Akya, qui n’était pas naïf, avait beaucoup de mal à croire à son statut de marchand. Il était évident que le balafré lui mentait. Mais pour quelle raison ? Et qui était-il vraiment ?

— Garde ! s’écria Akya en se tournant vers une des sentinelles en faction à l’extrémité de la galerie. Veuillez accompagner cet homme au bureau du Grand Comptable. Il semblerait qu’il se soit égaré !

Puis se tournant vers le marchand, il ajouta :

— Vous devez en premier lieu vous présenter au bureau du Grand Comptable afin d’enregistrer votre caravane et vos marchandises. Ensuite, il vous orientera vers le responsable de l’hospitalité.

— Merci Messire ! Sans vous j’aurais pu errer longtemps dans ces corridors. Que la déesse Terras vous bénisse, vous et votre famille !

Akya eu l’impression de ressentir comme une pointe d’ironie dans la voix du balafré. Il le regarda s’éloigner, précédé par le garde. Il était soupçonneux, car de toute évidence, il n’était pas plus marchand que lui était boulanger. Akya décida de faire part de cette rencontre à son père dès qu’il le verrait.

— Hâtez-vous Messire ! l’interpella Elias avec une pointe d’impatience dans la voix.

Akya lui fit un signe de la tête et lui emboîta le pas. Ils débouchèrent dans la Grande Salle du Conseil, par un escalier qui y accédait directement. Un fauteuil en bois brut trônait sur une estrade au fond de la pièce. Il était surmonté d’une gravure représentant les armoiries de la famille de Tosgoube. Deux griffons dressés sur leurs pattes arrière se faisaient face. Au-dessus, deux épées se croisaient à la garde. Le blason est de couleur rouge et or, le rouge représentait le sang versé par les ancêtres pour défendre leurs terres, tandis que l’or symbolise le feu craché par les griffons. Le comte de Tosgoube s’y assoit à chaque grande manifestation ou lorsqu’il reçoit des émissaires des autres contrées.

De chaque côté du fauteuil, deux autres sièges plus simples, sans aucune décoration. Celui de droite est réservé à la comtesse de Tosgoube, Dame Shalaia, et celui de gauche, sera pour Akya, une fois qu’il aura passé le rituel de l’Abandon, la nuit de son seizième anniversaire. Akya frissonna à l’idée de ce qui pouvait l’attendre au cours de cette cérémonie. Mais il n’avait pas le choix. Pour pouvoir prétendre siéger aux côtés de leur père, tous les fils aînés des Grands Commandeurs des quatre contrées devaient passer cette tradition ancestrale. La porte du bureau du comte de Tosgoube se trouvait au fond de la Grande Salle du Conseil. *

Les deux jeunes garçons traversèrent la grande salle. Elle était érigée autour de cinq piliers richement décorés. Chacun d’entre eux était consacré à un dieu. Le plus important faisait deux fois la largeur des autres et bénéficiait d’une place centrale. Il était dédié à la déesse Mère, Terras. À l’Est et à l’Ouest, ceux pour le dieu Saltis et la déesse Lunas. Quant aux deux autres, au Nord et au Sud, ils étaient consacrés, respectivement, au dieu Mérios et à la déesse Nasthé. Au fond de cette salle, la porte du bureau du comte, décorée aux armoiries de la famille et gardée en permanence par deux gens d’armes. Les gardes saluèrent Akya et lui ouvrir la porte. Quant à Elias, en tant qu’apprenti serviteur, il n’avait pas le droit de pénétrer à l’intérieur du bureau, sauf à la demande du comte.

La pièce était de taille confortable. Akya posa son regard sur la collection d’épées qui surplombait la table de travail. Elles se comptaient par dizaines, témoignages des nombres victoires des comtes de Tosgoube depuis plusieurs générations. Certaines étaient incrustées de pierres précieuses, d’autres fabriquées dans un alliage particulier qui les rendaient indestructibles. Les murs étaient nus de décoration. Seul, un miroir au-dessus du meuble de toilette détonait dans cette ambiance plutôt spartiate. Le comte n’étant pas à son bureau, Akya le chercha de l’autre côté de la pièce, vers une grande ouverture qui permettait d’accéder à un balcon. Son père l’y attendait, appuyé à la balustrade. Il s’était perdu dans la contemplation de la ville de Tosgoube. La cité était coupée en deux par une grande avenue dont les dalles de marbre blanc soulignaient la richesse de la contrée. Elle reliait les grandes portes de la cité en marbre rose, incrustées de feuille d’or, à la porte principale du château. À gauche de la grande avenue se dressaient les maisons du quartier des riches. Magnifiques bâtisses aux murs à colombage, peint à la chaux, resplendissaient sous l’impact des rayons du soleil. De l’autre côté, sur la droite, le quartier pauvre n’était pas en reste. Les maisons étaient aussi peintes à la chaux, mais contrairement aux demeures riches, elles ne possédaient pas d’étage. Il faisait bon vivre à Tosgoube. La ville était propre en permanence. Le comte avait imposé à chaque habitant de nettoyer la rue chaque soir devant sa maison. Ceux qui ne s’acquittaient pas de cette tâche étaient rappelés à l’ordre par une amende dont le montant exorbitant avait forcé les plus récalcitrants à se plier à cette loi. Chaque quartier possédait son comptant de parcs et de jardins. Des spectacles de rues se jouaient du matin au soir à tous les carrefours. L’ambiance était détendue, les habitants heureux.

Ce jour-là, c’était le jour du marché sur la place centrale. Un défilé de marchands remontait l’avenue en direction du château pour déclarer leurs marchandises au Grand Comptable. Une fois la déclaration faite, ils pouvaient monter leur étal sur la grande place du marché. Il y en avait pour tous les goûts, des denrées alimentaires aux tissus, en passant par les jouets pour les enfants, chaque habitant de Tosgoube, pouvait y dénicher son bonheur.

— Bonjour Père !

— Bonjour mon fils ! répondit le comte sans se retourner, toujours happé par la vie grouillante qui se déroulait sous ses yeux.

Il semblait perdu dans ses pensées. N’osant pas le déranger et attendant la suite, le garçon l’observa. Il était vêtu d’une chemise rouge serrée aux poignets par des bracelets de cuir noir. Par-dessus, un pourpoint de cuir noir, fermé par des lacets, un pantalon de cuir et des bottes de cavaliers. Une cape gris clair recouvrait ses épaules et était maintenue fermée par une broche aux armoiries de la famille. Une épée au pommeau d’argent rehaussé d’un griffon pendait à sa ceinture. Il était de grande stature, avec un visage en lame de couteau, aux traits sévères. Ses cheveux grisonnants étaient maintenus en arrière par une natte. Le va-et-vient de sa mâchoire indiquait qu’il était en proie à une grande tension. Il finit par se retourner vers son fils :

— Les marchands arrivent des quatre coins de la contrée pour apporter leurs meilleurs produits. La fête de ton seizième anniversaire se prépare doucement, mais sûrement. Elle débutera dans sept jours et sera clôturée par le rituel de l’Abandon. Au lendemain du rituel, tu pourras pénétrer dans la Grande Salle du Conseil et devant tous les conseillers et les Maîtres, le grand prêtre de Terras, te remettra officiellement, la bague de Commandeur. Tu pourras alors prendre place sur ton siège et gouverner la contrée à mes côtés.

Akya sentit un sentiment de fierté l’envahir. Il serait enfin reconnu Commandeur de la contrée et tiendrait la place à laquelle il rêve depuis le jour où il a su qu’il succéderait à son père. C’est à dire depuis sa plus tendre enfance. Malgré cette fierté, le jeune homme ressentait une légère angoisse qui nouait son estomac. Le rite de l’Abandon l’effrayait, car personne ne savait ce qui allait se passer cette nuit-là dans le temple. Trois ans plus tôt, le fils aîné du comte de Valnarisse, de la contrée des Basses-Terres, était mort au cours de ce rite initiatique. Personne n’a jamais su ce qui avait causé sa mort.

Comme s’il lisait dans les pensées, le comte s’approcha de son fils, posa les mains sur ses épaules et sur un ton qui se voulait rassurant lui dit :

— Ne t’inquiète pas ! Le Grand Maître Thorine va t’initier au rituel et moi, je t’accompagnerai jusqu’à la porte du temple. Fais-moi confiance, mon garçon, je te promets que tu n’as rien à craindre. La déesse Mère ne te prendra pas ta vie ! L’empire Mornande a besoin de toi !

— Que voulez-vous dire, père ? demanda Akya, inquiet par la dernière phrase.

— Tu comprendras bien assez tôt, mon fils ! murmura le comte dans un souffle.

Est-ce une ombre de tristesse qu’Akya vit passer dans le regard de son père ? Il ne sut le dire, mais il comprit que quelque chose de grave tourmentait ses pensées, ce qui l’effraya encore plus. Le comte, d’apparence si calme, semblait en proie à une immense inquiétude. Était-ce à propos du rituel ? Avait-il peur lui aussi que son fils y laisse la vie ?

— Père, il s’est passé quelque chose d’étrange tout à l’heure, dont je dois absolument vous faire part.

— Je t’écoute, répondit le comte en se dirigeant vers son bureau pour jeter un œil sur les parchemins que son secrétaire venait de déposer.

— Avec Elias, nous avons croisé dans le corridor, qui mène de la tour Est à la tour Centrale, un homme qui se disait être marchand et qui venait demander l’hospitalité pour la nuit. Il m’a juré s’être perdu dans le labyrinthe des couloirs, mais j’ai beaucoup de mal à croire à son histoire. Il y avait chez lui, quelque chose de malsain.

Le comte, surpris par les propos de son fils, leva un sourcil en signe d’interrogation.

— Peux-tu me décrire cet homme ?

— Et bien, il a une particularité bien distinctive. Une cicatrice barre son visage du front jusqu’à la commissure droite des lèvres.

Akya avait à peine fini sa phrase, qu’il vit le regard de son père s’assombrir et une colère indéfinissable l’envahir. Puis, se levant brutalement de son bureau, faisant chuter son fauteuil dans un fracas assourdissant, le comte se dirigea vers la porte de son bureau qu’il ouvrit violemment.

— Gardes ! Allez immédiatement à mes appartements assurer la sécurité de la comtesse et de mon fils. Ils ne doivent sortir sous aucun prétexte ! Vous m’entendez ! Sous aucun prétexte ! Elias, suis-moi à l’intérieur !

Les gardes partir en courant, tandis que l’apprenti serviteur suivit le comte timidement et inquiet, se demandant ce qui était en train de se passer.

Akya interrogea son père :

— Père, qui est cet homme pour vous inquiéter autant de sa présence dans l’enceinte du château ?

— Ne t’en occupe pas ! répliqua le comte sèchement et sans un regard pour son fils.

— Mais père…

— Il suffit ! hurla l’homme furieux, sur un ton qui ne souffrait aucune réplique.

Les deux jeunes garçons n’en menaient pas large. Elias, car il n’avait jamais vu le comte dans cet état et se demandait bien ce que ce dernier pouvait bien lui vouloir. Et Akya, qui craignait les colères monumentales de son père et qui en même temps était furieux de se voir traité de la sorte devant un serviteur. Un apprenti serviteur qui plus est !

Le comte se tourna vers Elias :

— À partir de maintenant, tu seras au service de mon fils. Tu es personnellement responsable de sa sécurité. S’il lui arrive le moindre problème, c’est à moi que tu devras en répondre ! Me suis-je bien fait comprendre ?

Elias, devant le ton autoritaire du comte, déglutit difficilement et tenta un semblant de réponse :

— Oui, Messire.

Akya, furieux, fit un pas en avant pour se retrouver juste devant son père et, les mâchoires serrées, faisant un effort considérable pour maîtriser le volume de sa voix :

— Père, je n’ai besoin de personne pour me protéger. Je suis assez grand pour veiller à ma propre sécurité ! Dites-moi plutôt qui est cet homme à la balafre et je saurais à quoi m’en tenir !

Andréas de Tosgoube plongea son regard dans les yeux de l’adolescent et siffla entre ses dents :

— Je suis encore ton père, jeune homme. Et tu as le devoir de m’obéir sans répliquer ! Maintenant, vous allez aller tous les deux dans tes appartements récupérer tes affaires. À partir de maintenant, tu reviens dans nos appartements. Que cela te plaise ou non, car ton avis m’importe peu

Décontenancé et furieux, Akya quitta le bureau de son père, Elias sur les talons. Mais bon sang, pourquoi son père lui avait-il collé un apprenti serviteur dans les pattes ? Qu’avait-il donc derrière la tête et qui était ce balafré ? Son père avait réagi avec violence et colère quand il lui avait appris la présence de cet homme dans le corridor privé. Akya se jura d’en apprendre plus sur cet inconnu qui semblait avoir bouleversé la petite vie tranquille de la famille de Tosgoube.

Le fils du comte se tourna vers Elias et lui demanda sèchement :

— Dis-moi, apprenti serviteur, pourquoi mon père t’a-t-il demandé de me protéger ? Tu n’es qu’un simple domestique ! Rien de tout ça n’est logique !

Elias se mit à rougir et bredouilla :

— Toutes mes excuses, Messire, mais je ne sais pas si j’ai le droit de vous en parler !

— Je te rappelle qu’à partir de maintenant, tu es exclusivement à mon service ! Donc, si je te demande quelque chose, tu n’as pas le choix que de m’obéir ! répliqua Akya de façon autoritaire.

Elias s’arrêta quelques instants pour réfléchir. Puis, jetant un coup d’œil autour de lui afin de s’assurer que personne ne les écoutait, il baissa la voix et expliqua :

— Il y a deux jours, un émissaire envoyé par l’empereur Medrod le Premier est venu rendre visite à votre père. Il avait un message bien précis à transmettre : l’empereur fera arrêter votre famille et exécuter votre père, si ce dernier refuse toujours de reconnaître son autorité comme légitime !

Akya fut choqué par cette révélation. Mais très vite, il fit le lien avec le balafré et compris que ce soi-disant marchand n’était pas là par intérêt commercial. Akya préféra se taire et tenta d’en savoir un peu plus sur les projets de l’empereur :

— Comment ça s’il refuse de reconnaître son autorité ? Mais mon père a toujours servi aveuglément ce vil serpent !

— Messire ! répondit Elias, surpris que le jeune comte puisse parler de son père en ces termes. Comment pouvez-vous dire cela ? Votre père a toujours refusé de se soumettre à ce tyran, mais pour protéger sa famille et la contrée, il n’a eu d’autres choix, que de faire croire à son allégeance. Cependant, l’empereur n’a jamais été dupe ! Et maintenant que vous allez gouverner aux côtés de votre père, il exige que vous lui prêtiez serment.

— Jamais de la vie j’accepterai de porter allégeance à cet homme ! Je ne peux le reconnaître comme empereur légitime de l’empire Mornande ! hurla Akya qui se sentait insulté par une telle proposition.

— Moins fort Messire ! le supplia Elias. Quelqu’un pourrait vous entendre et nous aurions de sérieux ennuis !

Après avoir jeté un coup d’œil autour de lui, le jeune serviteur fut soulagé de ne voir personne. Puis baissant la voix, il ajouta avec un petit sourire :

— Si cela vous rassure, c’est exactement ce que votre père lui a répondu. Vous êtes bien son fils ! Cela ne fait aucun doute !

Akya gonfla la poitrine de fierté. Il avait toujours admiré son père et qu’on lui dise qu’il était bien son fils flattait son ego.

— Derrière cet air autoritaire se cache un homme intègre et je suis vraiment fier d’être son fils. Mais revenons-en à nos moutons, s’il te plaît ! Quand j’ai parlé du balafré à mon père, il a soudainement eu l’air très inquiet et passablement contrarié. Sais-tu pourquoi ?

— Malheureusement non. Mais cet homme ne m’inspire pas du tout confiance. Il dégageait quelque chose de malsain.

Les garçons reprennent en silence la direction de la chambre d’Akya. Ils commençaient à peine à rassembler les affaires que des cris venus de la cour attirèrent leur attention. Ils se précipitèrent à la fenêtre voir ce qui se passait. La scène qui se déroulait sous leurs yeux leur sembla irréelle. Des gens d’armes couraient dans tous les sens, fouillant chaque buisson, chaque recoin. Des coups frappés avec force à la porte les firent sursauter. Elias se saisit d’une épée traînant dans un coin de la pièce :

— Restez derrière moi, Messire ! ordonna-t-il à Akya. Il se passe quelque chose de très grave.

La porte s’ouvrit avec violence, laissant place à un soldat :

— Venez Messire ! aboya-t-il. J’ai ordre de vous amener immédiatement dans les appartements de vos parents.

Sans chercher à en savoir plus, les deux jeunes gens suivirent le soldat. Tous les trois, ils empruntèrent, en courant, le corridor qui menait aux appartements du comte. Le couloir grouillait de soldats armés jusqu’aux dents.

Un soldat en faction devant les appartements leur ouvrit la porte qu’il referma aussitôt derrière eux. La comtesse de Tosgoube, dame Shalaia se précipita sur son fils qu’elle prit dans ses bras.

— Que la déesse Mère soit bénie ! Tu es là mon fils !

Akya tenta de se dégager, mais paradoxalement, la douceur de ses bras le rassurait. Comme quand il était enfant et que sa maman le prenait dans ses bras pour le consoler. Le père d’Akya, assis à la grande table ronde qui trônait au milieu de la pièce, les yeux mi-clos, les traits tirés, semblait épuisé. Akya s’approcha de lui. Le comte ouvrit les yeux et regarda son fils. Son regard était glaçant de tristesse. Il se leva, s’approcha de l’adolescent et posa tendrement, mais fermement ses mains sur les épaules de son fils. Il prit une profonde inspiration, comme s’il avait besoin d’aller chercher au fond de lui le courage d’avouer l’inavouable. Puis d’une voix douce, il lui dit :

— Mon garçon, il va falloir que tu sois très courageux ! Depuis ce matin, les évènements se sont précipités. Beaucoup de choses ont et vont… changer !

— Père…

— L’homme que vous avez croisé ce matin s’appelle Bock. Il est l’âme damnée de l’empereur ! Partout où il passe, il ne sème que terreur et mort. Les cadavres s’amoncellent sur son chemin, il ne connaît ni la pitié ni la compassion. Son cœur est plus glacial que le Mont Istraac.

Le sang d’Akya se figea dans ses veines à cette dernière phrase. Il comprit à cet instant, que son père allait lui annoncer la mort de quelqu’un. Quelqu’un qui lui était très proche, car le comte prenait d’infimes précautions pour le lui annoncer, ce qui n’était pas dans sa nature. Le comte prit le visage de son fils entre ses mains :

— Maître Thorine a été retrouvé ce matin, dans la bibliothèque… empoisonné !

Akya n’eut aucune réaction. Il lui semblait que son esprit avait quitté son corps. Tout cela n’était qu’un mauvais rêve. Il allait se réveiller dans sa chambre et la vie continuerait aussi monotone qu’avant. Le silence qui s’était installé dans la pièce était pesant. Le comte lâcha son fils et se dirigea vers la fenêtre. Là où il pourrait pleurer sans que personne le voie. Derrière lui, Akya sortit de sa léthargie. Il tomba à genoux. Son monde venait de s’écrouler. Sa mère s’approcha et le prit dans ses bras, mais le jeune la repoussa sans ménagement. Elias, de l’autre côté de la pièce, assistait impuissant à toute cette scène. Il ne connaissait pas le Grand Maître Thorine, mais il comprit que cet homme était considéré comme un membre de la famille à part entière. Un visage s’imposa dans l’esprit d’Akya.

— Bock ! hurla-t-il

À ce hurlement, le comte sursauta, comme brutalement sorti de sa torpeur. Il se tourna vers son fils. Sa souffrance lui déchira le cœur. Il ne savait comment le consoler et décida de faire ce qu’il savait le mieux. L’autorité.

— Il n’y a aucun. Bock n’était pas là par hasard. L’empereur vient de nous déclarer la guerre. Mais pour l’heure, il n’est pas question de vengeance, car je vois bien à ton regard Akya que c’est la seule chose à laquelle tu penses en ce moment même.

— Et pourquoi donc ? répliqua Akya d’un ton grinçant. En quoi cela vous dérange que je venge la mort de l’homme qui a plus fait mon éducation que vous Père ?

— Pour deux raisons, répondit le comte, évitant volontairement de relever le pique envoyé par le jeune garçon. La première est que Grand Maître Thorine était un adepte de la non-violence et qu’il n’aurait jamais toléré que nous réagissions de cette façon. Quant à la deuxième, c’est qu’aujourd’hui, l’empire Mornande a besoin de toi !

Surpris par le fait que son père ne relève pas son insolence, Akya tenta de se radoucir. Il ne voyait pas en quoi l’empire avait besoin de lui. Mais il prit le parti de se taire et d’écouter ce que son père avait à lui dire. Le comte se gratta la gorge pour s’éclaircir la voix :

— Les évènements de ce matin vont te mettre face à ton destin, bien plus tôt que je l’aurais souhaité…

— Que voulez-vous dire ? l’interrompit Akya.

— Ne m’interromps pas et laisse-moi parler ! lui intima le comte. Tu partiras dès le lever du soleil pour la ville de Hauteroche dans la contrée des Montagnes-Noires. Là-bas, tu y retrouveras un homme, Maître Vicure, chez qui tu resteras le temps que la situation se calme par ici. Elias t’accompagnera. Cependant, il y a un impératif et de taille. Vous devez absolument y être pour le rituel de l’Abandon, car tu ne dois le manquer sous aucun prétexte. Il ne faudra donc pas traîner en cours de route.

— Mais je ne vois pas en quoi je peux être utile à l’empire ?

— Je ne peux pas te le dire maintenant ! soupira son père. Maître Vicure s’en chargera.

Avant même qu’Akya ait pu insister, le comte tourna les talons et partit s’enfermer dans sa chambre. Le jeune garçon sentit une boule descendre dans son estomac et en relent amer de bile envahir sa bouche. Il faut prit de haut de cœur. Il ferma les yeux et prit une profonde inspiration. Il se tourna vers sa mère, quêtant dans son regard une quelconque sollicitude qui pourrait apaiser son angoisse. La taille fine, le regard fier aux yeux noirs, elle avait les cheveux de la même couleur, attachés en arrière par un chignon. Une tresse soulignait le contour de son front.

— Mère…, implora Akya d’une voix brisée par le chagrin.

Elle s’approcha de lui, prit sa tête entre ses mains et déposa un tendre baiser sur son front. Puis se penchant à son oreille, elle murmura :

— Je t’aime mon fils ! Que la déesse Mère t’accompagne et veille sur toi !

N’hésitez pas à donner votre avis en commentaire. Toutes vos suggestions m’aideront à améliorer mon travail !

Chapitre 2


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